Une supermajorité pour faire quoi?

L’homme politique de 65 ans montera dimanche à bord de l’autobus de campagne de la CAQ, qui, espère-t-il, le conduira jusqu’à une supermajorité parlementaire.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L’homme politique de 65 ans montera dimanche à bord de l’autobus de campagne de la CAQ, qui, espère-t-il, le conduira jusqu’à une supermajorité parlementaire.

François Legault amorce la campagne électorale alors que les sondeurs et les commentateurs lui dessinent plus qu’une majorité : une « supermajorité ». La Coalition avenir Québec pourrait même faire élire quelque 100 députés, selon le modèle statistique de projection électorale Qc125, et ce, pour le meilleur et pour le pire.

Lundi 29 octobre 1973. Le Parti libéral du Québec remporte une victoire électorale écrasante, mettant la main sur pas moins de 102 des 110 sièges de l’Assemblée nationale. Cela n’empêche pas le premier ministre fédéral de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, de réduire son homologue québécois, Robert Bourassa, à un « mangeur de hot-dogs », de refuser de l’aider à régler les dépenses des Jeux olympiques de Montréal de 1976 et de le menacer de rapatrier unilatéralement la Constitution du Canada.

Dimanche 28 août 2022. Le premier ministre François Legault demandera poliment au lieutenant-gouverneur du Québec, Michel Doyon, de proclamer la dissolution de l’Assemblée nationale. Puis, l’homme politique de 65 ans montera à bord de l’autobus de campagne de la CAQ, qui, espère-t-il, le conduira jusqu’à une supermajorité parlementaire.

Selon François Legault, plus le « mandat » que lui confieront les électeurs québécois le 3 octobre prochain sera « fort », plus il pourra arracher des concessions au gouvernement fédéral, comme de nouveaux pouvoirs en immigration. « Je demande, aux prochaines élections, un mandat fort pour aller négocier ça avec le gouvernement fédéral. […] À partir du moment où on a l’appui d’une majorité de Québécois, c’est dur pour les partis politiques fédéraux de refuser cette demande-là », avait-il fait valoir lors du congrès national de la CAQ, en mai dernier.

Le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, a rapidement balayé du revers de la main la demande du gouvernement québécois de sélectionner lui-même une dizaine de milliers de candidats à l’immigration inscrits au programme de regroupement familial.

Jouissant de la confiance des élus libéraux et néodémocrates à la Chambre des communes, Justin Trudeau a aussi durci le ton au fil des derniers mois à l’égard de la Loi sur la laïcité de l’État québécois (« loi 21 ») et de la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (« loi 96 »), qui ont toutes deux été en partie blindées contre des contestations juridiques au moyen de la disposition de dérogation de la Charte canadienne des droits et libertés par le Parlement québécois.

D’ailleurs, le chef du gouvernement fédéral a assuré au Devoir que les droits et libertés protégés par la Charte canadienne ne ploieront pas sous le poids de la majorité du prochain gouvernement québécois. « La Charte existe pour contrer, pour s’assurer que, malgré les majorités populaires ou populistes, on arrive à garantir la protection de tous. […] C’est pour ça qu’une [telle] charte, au sein d’une démocratie où la majorité mène, elle a sa valeur », a-t-il fait valoir dans un entretien le 30 juin dernier. À l’approche du coup d’envoi de la campagne électorale québécoise, Justin Trudeau n’est toutefois pas allé jusqu’à décrire le chef caquiste comme un mangeur de hot-dogs.

L’influence d’un premier ministre québécois sur Ottawa repose-t-elle sur la taille de son groupe parlementaire ?

La demi-victoire du Parti québécois en 1998 (42,87 % des voix contre 43,55 % pour le PLQ) avait « coupé l’élan » du premier ministre péquiste Lucien Bouchard dans sa quête d’indépendance face à Ottawa, rappelle le professeur au Département de science politique de l’Université Laval Eric Montigny.

Si, malgré une éventuelle supermajorité, le gouvernement fédéral l’empêchait de déployer son plan d’immigration ou compliquait la réalisation de son troisième lien routier entre Québec et Lévis, qu’est-ce que François Legault pourrait accomplir de plus à la tête d’un groupe parlementaire de 95, 100 ou 105 députés ?

En règle

« Dans certains parlements, il y a des majorités nécessaires, par exemple pour retirer des mécanismes de blocage aux oppositions, mais ce n’est pas le cas dans notre Parlement », explique Eric Montigny.

Au Québec, à peine quelques lois exigent une majorité qualifiée, notamment celles ayant trait à la nomination ou à la destitution des personnes désignées par l’Assemblée nationale, c’est-à-dire le commissaire à l’éthique et à la déontologie, le commissaire au lobbyisme, le directeur général des élections, le protecteur du citoyen, le vérificateur général. Précisément, les candidats à ces charges publiques doivent avoir l’appui d’au moins les deux tiers des membres de l’Assemblée nationale, soit 84 députés sur 125.

La CAQ ne veut pas sélectionner seule ces titulaires de charge publique, assure une source caquiste.

 

En pratique

Alors, pourquoi François Legault ambitionne-t-il de faire le plein de nouveaux députés ? Et si ce n’était que pour avoir des yeux et des oreilles dans toutes les régions du Québec, à commencer par celles de la Gaspésie et de la Côte-Nord, où la CAQ n’a aucun élu, et se débarrasser d’élus de l’opposition enquiquineurs de la trempe de la solidaire Christine Labrie (Sherbrooke), que le premier ministre a affublée du surnom de « mère Teresa », avance un stratège caquiste.

« Dans un monde démocratique parlementaire, ce n’est pas avantageux d’avoir une supermajorité », signale la professeure titulaire en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) Mireille Lalancette à moins de 40 jours du vote. « C’est bien d’avoir une certaine forme d’opposition, d’avoir des gens qui discutent, qui se retrouvent dans le milieu, d’avoir une variété de perspectives autour de la table. S’ils ont juste des gens qui pensent comme eux, ça devient un peu dangereux », ajoute-t-elle.

L’élection de la vingtaine de députés caquistes supplémentaires projetée par Qc125 (97 députés comparativement à 76 députés au moment de la dissolution) instillerait un faux sentiment de sécurité sur la colline Parlementaire. Elle compliquerait la vie du chef caquiste, François Legault, qui devrait nécessairement dire non à des prétendants au Conseil des ministres, puis qui serait appelé à maintenir la cohésion de sa coalition d’indépendantistes et de fédéralistes. « Il va y avoir beaucoup de monde fâché », prédit Mireille Lalancette.

Quatre ans après l’« élection de réalignement de 2018 », la formation politique nationaliste de François Legault poursuit son institutionnalisation afin de s’inscrire dans la durée. « Il peut y avoir des déceptions, mais en même temps, c’est ça, l’institutionnalisation », fait remarquer le professeur Eric Montigny, impatient de voir si l’élection du 3 octobre prochain sera une élection de confirmation de celle de 2018 ou une élection de rétablissement.

La CAQ amorcera dimanche la route qui pourrait la mener à une centaine de circonscriptions, là où elle a de bonnes chances de l’emporter le 3 octobre prochain. Premier arrêt : la circonscription de Jonquière, qui est représentée à l’Assemblée nationale par le PQ depuis 15 ans, mais sur laquelle le parti de François Legault va « probablement » mettre le grappin, selon Qc125.

Attention, dit le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. Selon lui, le rapport de force du gouvernement québécois, peu importe sa couleur, au sein du Canada dépend de la présence d’indépendantistes au Parlement québécois. « Sans un contingent de souverainistes à l’Assemblée nationale — des souverainistes qui ne sont pas prêts à faire des compromis là-dessus au jour le jour —, il n’y aurait aucun rapport de force à Québec quand il n’y a pas de perspective possible de souveraineté en arrière. C’est ça, le levier de négociations de Québec », soutient-il dans un échange avec Le Devoir.

Avec Marie Vastel



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