Les villes du Québec font aussi campagne

Les dossiers du logement social, des infrastructures et de l’équité fiscale figurent parmi les préoccupations des maires et des mairesses consultés.
Valérian Mazataud Archives Le Devoir Les dossiers du logement social, des infrastructures et de l’équité fiscale figurent parmi les préoccupations des maires et des mairesses consultés.

De Montréal à Saguenay en passant par Québec, les villes de la province comptent bien se faire entendre en prévision des élections générales du 3 octobre. Des montants « astronomiques » qu’elles doivent débourser pour offrir des terrains à la construction d’écoles aux programmes de financement « vintage » des infrastructures municipales, leurs doléances sont nombreuses. Mais seront-elles entendues ?

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a donné le ton dès la mi-août en dévoilant sa liste de demandes en prévision de l’élection du prochain gouvernement provincial, cet automne. Elle réclame notamment plus de logements sociaux et abordables et d’aide financière en matière de sécurité publique, mais aussi une meilleure « équité fiscale » entre le gouvernement provincial et les villes, qui subissent, tout comme le portefeuille de leurs résidents, un taux d’inflation qui demeure élevé.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule. À cinq heures de route de Montréal, la mairesse de Saguenay, Julie Dufour, connaît le même défi financier.

« Les villes, ce sont comme des citoyens normaux. Et donc tout augmente. Avec l’inflation, le déneigement est plus cher et nos travaux sont plus dispendieux », relève Mme Dufour. Elle constate ainsi que « la fiscalité municipale est un peu vintage par rapport aux enjeux qu’on a aujourd’hui ».

« On parle de hausses à Saguenay de 200 à 300 % sur le coût du déneigement, alors que le gouvernement provincial à l’heure actuelle profite de revenus somme toute fort intéressants », ajoute la mairesse, qui croit, à l’instar de Mme Plante, que Québec se doit d’aider financièrement les villes « à faire face à l’inflation ».

Julie Dufour estime aussi important que le prochain gouvernement du Québec tienne compte des défis particuliers des régions par rapport aux grands centres urbains. Saguenay, illustre-t-elle, compte autant d’infrastructures d’aqueduc et d’égout que Montréal. Or, Québec alloue des subventions aux villes pour l’entretien des infrastructures en fonction de la population desservie par celles-ci, qui est nettement moindre à Saguenay, avec moins de 150 000 habitants, qu’à Montréal, qui est 10 fois plus populeuse.

« Donc, de toute évidence, le capital manque pour financer nos infrastructures », renchérit Mme Dufour, qui réclame un financement « en fonction des besoins » et non de la population desservie.

Une loi qui coûte cher

 

Le maire de Laval, Stéphane Boyer, critique pour sa part les répercussions de la « loi 40 » sur la gouvernance scolaire. Adoptée en février 2020, la loi a remis sur les épaules des municipalités le fardeau de trouver et de céder des terrains pour la construction de nouvelles écoles sur leur territoire. « La plupart des villes qui ont des écoles à construire s’arrachent les cheveux de la tête pour trouver des terrains », déplore M. Boyer.

« Ça n’a pas de sens d’imposer ça aux municipalités », souligne lui aussi le maire de Gaspé et président de l’Union des municipalités du Québec, Daniel Côté, selon qui ce changement législatif entraîne des dépenses « astronomiques » pour les villes de la province.

La plupart des villes qui ont des écoles à construire s’arrachent les cheveux de la tête pour trouver des terrains

 

La mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, relève pour sa part les défis de recrutement de main-d’oeuvre que doit surmonter la municipalité qu’elle dirige depuis novembre dernier. « Il manque d’incitatifs pour convaincre les gens de rester au travail plus longtemps et de prendre leur retraite plus tard, parce qu’en ce moment, sur le plan fiscal, ce n’est pas du tout avantageux pour eux de faire ça », indique la mairesse.

Cette dernière espère aussi que les différents partis politiques prendront des engagements fermes en matière de financement du logement social, au moment où environ 1500 personnes sont sur une liste d’attente pour avoir accès à ce type d’habitation à Longueuil. Car, actuellement, « le financement est tellement mince qu’on n’est même pas capables de donner le go à des projets de logements sociaux de petite taille » à Longueuil, souligne-t-elle.

L’ombre d’Éric Duhaime

À Québec, le pied sur lequel la Ville doit danser pendant la campagne turlupine la mairie depuis le printemps. Encore aujourd’hui, à quelques jours du déclenchement officiel de la saison électorale, Bruno Marchand admet avoir beaucoup plus de questions que de réponses.

Le financement est tellement mince qu’on n’est même pas capables de donner le go à des projets de logements sociaux de petite taille

 

« L’objectif idéal, c’est de laisser les partis débattre entre eux de leur projet de société pour le Québec. Si nous intervenons chaque jour dans la campagne, je pense que nous nous ingérerions dans un débat duquel on devrait se tenir un peu plus loin », avance le maire.

Dans la périphérie nord de la capitale nationale, un certain Éric Duhaime a de bonnes chances de rafler la circonscription de Chauveau en misant, notamment, sur la promesse de faire dérailler le tramway défendu par la Ville. La tentation d’intervenir, concède le maire de Québec, s’avère forte.

« Il y a un parti, cette semaine — celui d’Éric Duhaime, pour ne pas le nommer —, qui a dit que les appuis [au tramway] sont en baisse. C’est faux, soutient M. Marchand. Ça me brûle les lèvres de dire : on va corriger, on va s’impliquer dans la campagne. Mais comment tu le fais de manière à ne pas avoir d’incidence dans un débat démocratique ? »

Le premier ministre François Legault a lui-même succombé à la tentation de l’ingérence lors du dernier scrutin fédéral, jetant son dévolu sur les conservateurs — pour mieux regarder les libéraux retrouver le pouvoir. « M. Legault a lui-même pris ce risque-là, observe le maire Marchand. Je ne sais pas s’il le referait aujourd’hui ; il faudrait le lui demander. »

En même temps, poursuit-il, certains enjeux affectent les villes et demandent des solutions trop urgentes pour qu’on les passe sous silence. « Un maire qui se fermerait les yeux sur les changements climatiques, bien ce ne serait pas un bon maire. »

Le défi, pour lui comme pour ses homologues, sera d’être présent pendant la campagne, sans être partout. « On va être sur un fil de fer, conclut M. Marchand. Ce débat-là doit se faire sans nous, mais en même temps, nous ne pouvons pas en être absents alors qu’il y a urgence. »

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