René Lévesque, une main tendue au Nunavik

Alors qu’il était premier ministre, René Lévesque s’était rendu à Puvirnituq, dans la Baie d’Hudson, en 1984.
Photo: Gérald McKenzie Alors qu’il était premier ministre, René Lévesque s’était rendu à Puvirnituq, dans la Baie d’Hudson, en 1984.

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. Jusqu’au 24 août prochain, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’Histoire du Québec.

Kuujjuaq s’appelait encore Fort-Chimo quand René Lévesque y met les pieds, en 1964, pour rencontrer des représentants inuits du nord du Québec.

« C’était la première rencontre d’un ministre québécois — c’était votre serviteur qui était ministre des Richesses naturelles — avec les représentants de tous les villages du Nord », se rappelait-il en novembre 1983, lors d’une commission parlementaire portant sur les droits des Autochtones.

L’État québécois était alors absent du territoire qui y a été annexé en 1912 à la suite d’une décision du gouvernement fédéral. En 1939, le Québec avait même obtenu une décision de la Cour suprême statuant que les Inuits relevaient des autorités d’Ottawa.

Après ce jugement rendu alors que Maurice Duplessis était premier ministre, il faudra attendre le début des années 1960 et l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage pour que la situation commence à changer.

René Lévesque crée alors au sein de son ministère des Richesses naturelles la Direction générale du Nouveau-Québec (DGNQ), du nom que la région portait alors. À Kuujjuaq, en 1964, il propose alors aux leaders inuits une approche différente de celle d’Ottawa. « À ce moment-là, il y avait une sorte de tendance du gouvernement fédéral à essayer de les déraciner vers le Sud. On ne croyait pas que c’était normal », expliquait-il près de 20 ans plus tard en commission parlementaire.

Une impulsion à la reconnaissance

Pour l’anthropologue Louis-Jacques Dorais, réputé pour ses travaux sur la langue inuite, le politicien souhaitait alors que le Québec exerce ses compétences en éducation, en santé et en services sociaux dans le nord de son territoire, afin de remplacer le fédéral.

« Ce n’était pas normal que, dans un territoire qui faisait la moitié du Québec, le Québec soit à peu près absent », dit-il.

L’approche de Lévesque, bien que colonialiste, était moins paternaliste que celle du gouvernement fédéral, note le chercheur. Le ministre québécois a d’ailleurs donné une impulsion à la reconnaissance des Inuits.

Photo: Gérald McKenzie Les gens du village ont accueilli le premier ministre en lui offrant un manteau orné de fourrure.

« Sur le plan culturel, le fédéral considérait que les Inuits devaient devenir des Canadiens comme les autres : parler anglais, avoir des écoles où on leur enseignait la même chose que dans le Sud », explique M. Dorais. « Il n’y avait pas cette sensibilité à la préservation de la langue et de la culture inuites que René Lévesque, la DGNQ et son gouvernement avaient. »

Le rapport annuel du ministère des Richesses naturelles pour l’année 1963-1964 indique d’ailleurs que l’objectif du programme d’éducation de la DGNQ est de préparer l’Inuit « à assumer la gestion de ses propres affaires ».

Dans les années 1960, la DGNQ met en place des écoles où l’enseignement se fait en inuktitut durant les trois premières années du primaire, et ensuite en anglais ou en français, au choix. Le gouvernement fédéral, qui n’offrait jusque-là qu’une éducation en anglais, fait ensuite la même chose.

Des résistances fédérales

 

Philippe Nadeau a représenté la DGNQ à Ivujivik de 1971 à 1976. À titre d’agent de développement communautaire, il raconte que les Inuits étaient étonnés de l’initiative québécoise d’offrir l’enseignement en inuktitut. « C’était tellement nouveau et inédit. Les gens ne comprenaient pas pourquoi le Québec voulait faire ça », se souvient-il.

L’arrivée du gouvernement québécois dans le Nord n’a pas été facile. Le ministère fédéral des Affaires indiennes a résisté avant de céder concrètement au Québec les responsabilités relevant de ses champs de compétence. Une entente avait pourtant été conclue en ce sens dès 1964. « Les Affaires indiennes n’étaient pas trop pressées. C’était la chicane du monde anglophone et du monde francophone dans le Nord », relate M. Nadeau.

Après la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ), en 1975, la commission scolaire Kativik a reçu la gestion des écoles du Nunavik.

 

Zebedee Nungak, ancien président de la société Makivik, qui représente les intérêts des Inuits, affirme toutefois que les habitants du Nunavik ont subi les ambitions souverainistes de M. Lévesque quand il a pris les rênes du gouvernement québécois en 1976. Et cette situation continue, selon lui. « On n’a pas été battus sur les plaines d’Abraham en 1759, mais on reste coincés dans le conflit permanent entre le Québec et le Canada », déplore-t-il. Il reproche aussi au gouvernement du Québec d’avoir ignoré le Nunavik pendant les 50 années qui ont suivi son annexion.

S’il reconnaît que René Lévesque a été le premier à s’intéresser au Nord-du-Québec, son jugement demeure sans appel : « Je ne peux pas vous parler d’aucun bienfait historique mémorable qui peut être attribué à l’attitude du Québec envers les Inuits. »

Soif d’autonomie

Le Parti québécois a compté au moins un membre au Nunavik, Taamusi Qumaq, un résident de Puvirnituq connu pour avoir écrit un dictionnaire inuktitut et pour son rejet de la CBJNQ. « Il est allé à un rassemblement du PQ et il avait pris la parole avec un interprète », raconte Louis-Jacques Dorais, qui l’a bien connu.

Dans son autobiographie, Qumaq raconte sa rencontre avec Lévesque à Kuujjuaq, en 1964, avec les autres représentants inuits. Le ministre avait discuté de leur autonomie politique et de l’importance que les Blancs travaillant dans les collectivités inuites parlent l’inuktitut. « À cause de ce qu’il a dit, il est devenu mon compagnon, mon ami, et je l’aime beaucoup, écrit Qumaq. Ses propos ont été pour moi une source d’inspiration, plus que tous ceux d’autres représentants du gouvernement, parce qu’il était disposé à aider les peuples autochtones en même temps que son propre peuple. »

En novembre 1983, Lévesque et Qumaq étaient à nouveau réunis avec d’autres leaders autochtones, cette fois en commission parlementaire à l’Assemblée nationale. À cette occasion, Lévesque avait accepté de négocier la création d’un gouvernement autonome pour le Nunavik, à l’intérieur du Québec. « Il y a eu un vent d’euphorie au Salon rouge, » se rappelle Georges Filotas, spécialiste de la langue inuite qui servait ce soir-là d’interprète.

Il faudra attendre 2011 pour qu’une proposition soit soumise aux Inuits par référendum, une offre qui a toutefois été rejetée. Selon Louis-Jacques Dorais, c’est surtout parce que les lois d’un gouvernement du Nunavik auraient été subordonnées à celles du Canada et du Québec, ainsi qu’aux dispositions de la CBJNQ : « Le seul vrai droit que ça leur donnait, c’était un droit de veto sur tout projet de développement sur leur territoire. »

Ancien secrétaire général du gouvernement québécois, Louis Bernard se souvient d’avoir accompagné le premier ministre lors d’un déplacement à Puvirnituq. Lévesque aimait la spontanéité des Inuits, se souvient-il. « Je l’ai rarement vu aussi content, aussi heureux que durant ce séjour avec les Inuits, dit-il. Il avait une relation personnelle très intéressante avec eux. »
 


Correction: Dans la première version de cet article, M. Philippe Nadeau avait été incorrectement nommé M. Philippe Hébert. Ce passage a été modifié.

 

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