Plus de 600 000$ de fonds publics aux Chevaliers de Colomb

Une pancarte détaillant les activités des Chevaliers de Colomb à proximité de l’église Saint-Donat dans l’est de Montréal
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une pancarte détaillant les activités des Chevaliers de Colomb à proximité de l’église Saint-Donat dans l’est de Montréal

De 2020 à 2022, le ministre québécois de la Justice, Simon Jolin-Barrette, et la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, ont donné respectivement 81 750 $ et 26 000 $ aux Chevaliers de Colomb. Cet organisme affilié à l’Église catholique est pourtant ouvert uniquement aux hommes et s’oppose officiellement à l’avortement.

Des données obtenues auprès du ministère de l’Éducation du Québec, compilées et analysées par Le Devoir, révèlent que 98 des 125 députés qui siègent à l’Assemblée nationale ont octroyé des sommes tirées de leur enveloppe discrétionnaire à des dizaines de conseils régionaux des Chevaliers de Colomb entre le 1er avril 2020 et le 21 juillet 2022.

Tous les partis, sauf Québec solidaire, ont versé des fonds à cet organisme au cours de cette période. La majorité des députés donateurs sont des représentants de la Coalition avenir Québec. Ces sommes ont été allouées dans le cadre du programme Soutien à l’action bénévole, qui permet à chaque député de financer des organismes communautaires locaux.

Les députés québécois ont ainsi octroyé une somme totale de 639 568 $ à divers conseils des Chevaliers de Colomb sur une période de deux ans et quatre mois.


 

L’attachée de presse de la ministre Charest, Alice Bergeron, affirme par courriel que le gouvernement caquiste est « totalement et complètement pro-choix ». « Les Chevaliers de Colomb ont fait office de banque alimentaire pendant la pandémie de COVID-19, et c’est notamment dans ce contexte que plusieurs députés de différentes formations politiques ont contribué à la mission des Chevaliers de Colomb. »

Questionnée à savoir si la ministre responsable de la Condition féminine est à l’aise avec le fait de financer un organisme qui n’accepte que les hommes catholiques, son attachée de presse n’a pas donné de réponse.

Pas de réponse non plus de la part du cabinet du ministre Jolin-Barrette sur ces deux questions malgré nos demandes répétées. Quelques jours plus tôt, l’attachée de presse du ministre, Elisabeth Gosselin-Bienvenue, avait cependant confirmé les critères auxquels doit souscrire un projet afin d’être admissible à recevoir du financement du ministre : « Tout projet relatif à des activités en matière communautaire, de loisir, de sport, d’activités physiques, d’infrastructure ou à l’achat d’équipements légers est admissible. »


 

Ouvertement anti-choix

L’organisme des Chevaliers de Colomb a été fondé au XIXe siècle aux États-Unis. Sur le site mondial de l’organisme, on trouve une section francophone entière consacrée à la lutte contre l’avortement. Nommée « Nos efforts pro-vie », l’interface suggère aux internautes différentes manières de s’impliquer dans la lutte contre l’avortement, notamment en participant à des manifestations ou en s’impliquant auprès de centres de grossesse « pro-vie », c’est-à-dire des centres qui encouragent les femmes à poursuivre leur grossesse plutôt que d’avorter.

« Le chevalier soutient une culture de la vie », peut-on y lire. « Nous pouvons faire changer le coeur et l’esprit du public au sujet de l’avortement en montrant que nous aimons la mère et l’enfant, avant et après la naissance. »

À Sherbrooke, cette prise de position, entre autres choses, pourrait d’ailleurs faire perdre aux Chevaliers de Colomb le financement que leur accordait jusqu’ici la Ville . « Ils ne répondent pas à trois critères de notre politique [d’admissibilité des organismes, établie en octobre 2020], et s’ils ne s’y conforment pas avant octobre 2023, ils perdront 600 $ par année et l’accès gratuit aux locaux de la Ville », précise la mairesse Évelyne Beaudin en entrevue téléphonique.

En effet, l’organisme ne respecte pas les critères d’accessibilité sans discrimination (seuls les hommes catholiques peuvent en être membres), de neutralité politique et de neutralité religieuse. « Leur neutralité politique est questionnable — par exemple, pour les cas de positionnement par rapport à l’avortement », avance la mairesse. L’organisme n’est pas non plus constitué en vertu de la Loi sur les organisations à but non lucratif, note-t-elle. « On n’a pas posé des gestes pour couper les vivres », ajoute l’élue. « On a établi des critères objectifs et on a passé tous les organismes dans le filtre. »

La députée de Sherbrooke, Christine Labrie, n’a pour sa part jamais donné aux Chevaliers de Colomb, tout comme l’ensemble de ses collègues solidaires. « On n’a pas de directive à Québec solidaire sur comment utiliser nos fonds discrétionnaires, et je n’ai pas le souvenir d’avoir reçu une demande de financement de leur part », affirme-t-elle.

Au Québec, la mission des Chevaliers de Colomb est de « venir en aide aux plus démunis », assure en entrevue le directeur des communications de l’organisation, Pierre Thomas. Il ajoute que si uniquement les hommes catholiques peuvent en être membres, les femmes sont néanmoins admises comme bénévoles ; le site Web québécois de la confrérie comporte d’ailleurs une section nommée « Activités féminines ». M. Thomas ajoute que l’organisme compte 475 conseils locaux au Québec, pour un total de plus de 78 000 membres.

Questionné à savoir quelle est la position des Chevaliers de Colomb au sujet de l’avortement, M. Thomas esquive la question et fournit la réponse suivante : « Quelle que soit la position des Chevaliers de Colomb et de la femme à ce sujet, la décision à prendre lui appartient. »

Des liens

 

Ces propos contredisent cependant certains liens qui unissent l’organisme catholique au mouvement antiavortement québécois.

Brian Jenkins, le vice-président de Campagne Québec-Vie, l’organisme antiavortement le plus connu de la province, est d’ailleurs grand chevalier du conseil 6497 Laurentian des Chevaliers de Colomb. « Depuis mon arrivée à Campagne Québec-Vie, j’essaie de faire participer les Chevaliers de Colomb à nos activités », explique-t-il, en ajoutant souhaiter en voir davantage répondre à l’appel. « Le genre de militantisme que je fais va à l’encontre du courant québécois », admet l’homme.

« Il n’y a pas de réseautage qui se fait avec les Chevaliers de Colomb », assure-t-il toutefois. « Les chevaliers qui offrent leur soutien, ça vient d’eux individuellement. » Il affirme cependant que, tous les ans, chaque membre remet « un montant de 1 $ ou de 2 $ » au fonds Culture de la vie des Chevaliers de Colomb. Le responsable des communications de l’organisme au Québec n’a pas commenté cette information malgré une demande du Devoir.

Sur le site Web mondial de l’organisme, on explique que ce fonds sert à faire respecter « le caractère sacré de la vie humaine ». Un appel au don interpelle ainsi les internautes : « De nos projets d’échographie à notre soutien aux marches pour la vie en Amérique du Nord, votre don contribue à créer la nouvelle culture de la vie qui transformera le monde ! »

En 2014, un rapport de recherche signé notamment par les chercheuses de l’UQAM Audrey Gonin et Mélissa Blais se penchait sur les ressources anti-choix au Québec et notait l’implication des Chevaliers de Colomb dans le mouvement.

« Cet organisme catholique international implanté au Québec, bien qu’ayant une vocation plus large, est engagé dans une opposition active à l’interruption volontaire de grossesse et impose à l’ensemble de ses membres une cotisation pour le développement d’une culture de la vie », peut-on lire dans le rapport. Les chercheuses désignent également l’organisme comme étant l’un des « deux principaux acteurs », avec Campagne Québec-Vie, qui remettent en cause « le large consensus [québécois] existant au sujet de la liberté de choisir d’interrompre une grossesse ».

Les Chevaliers de Colomb ont également financé, ces dernières années, au moins un centre de grossesse anti-choix, c’est-à-dire un centre qui dissuade les femmes de se faire avorter malgré des prétentions de neutralité sur la question. Une enquête du magazine Urbania (signée par l’autrice de ces lignes) révélait en février dernier les allégeances anti-choix du centre Accueil grossesse Drummondville. Les Chevaliers de Colomb figuraient parmi les donateurs de ce centre, selon les rapports annuels de 2016 et de 2019 de ce dernier ; le montant de leur contribution n’était pas mentionné.

Valeurs catholiques

 

Sur le site Web québécois des Chevaliers de Colomb, le groupe se définit comme « un organisme sans but lucratif qui oeuvre au sein de la communauté ».

Le coordonnateur au Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse de l’Université Laval, Alain Bouchard, relève d’ailleurs que les Chevaliers de Colomb se consacrent notamment à des oeuvres charitables. « À plusieurs moments pendant l’année, ils font des collectes de fonds et ils donnent aux plus démunis en distribuant de la nourriture, note-t-il. Ils ont déjà aidé des familles dans le besoin qui n’étaient pas catholiques, pour aider des enfants handicapés, par exemple. »

Il reconnaît cependant que l’organisme se positionne contre l’avortement. « Ils sont le bras travaillant de l’Église catholique, donc ils prônent toutes les valeurs catholiques. Ils sont peut-être un peu moins militants qu’aux États-Unis, mais c’est sûr qu’ils sont pro-vie. »

Du côté du Parti québécois (PQ), le chef parlementaire et député des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau, affirme : « Je n’ai pas reçu de demande ou octroyé de fonds à l’organisation des Chevaliers de Colomb, qui est quand même assez active dans mon milieu. »

Il explique que ses collègues péquistes ont financé l’organisme avant tout pour des projets à vocation sociale : « On peut supposer que les activités sont faites au bénéfice de la communauté, et que c’est sous cet angle-là que des projets peuvent avoir été appuyés, en appréciant l’impact que ça peut avoir localement dans les activités sociales et communautaires. »

Louis Rousseau, professeur émérite au Département de sciences des religions de l’UQAM, avance que l’influence des Chevaliers de Colomb peut s’étendre au-delà du milieu communautaire. « C’est une organisation qui dispose de fonds, et les réseaux d’influence qui se créent réussissent à peser pour que certaines décisions se prennent ou ne se prennent pas », a-t-il affirmé. « Comme ils ont des membres présents dans toutes sortes de milieux, ils peuvent faire sentir leur influence dans des décisions. »

Il ajoute que les hommes membres de cet organisme savent qu’« ils ont accès aux responsables de l’Église et qu’ils ont accès aux hommes politiques implicitement ».

Au Parti libéral du Québec, le conseiller en communication Maxime Doyon-Laliberté explique pourquoi plusieurs députés ont financé l’organisme : « Les sommes distribuées aux Chevaliers de Colomb ont permis de contribuer à des projets qui aident les citoyens les plus vulnérables, comme acheter des manteaux pour l’hiver aux réfugiés ukrainiens. »

Au Parti conservateur du Québec, on indique que les « critères d’adhésion » et les « convictions catholiques » du groupe ne sont « pas un problème ». « Le groupe n’agit pas comme un groupe de pression, mais plutôt comme un organisme de bienfaisance apolitique respecté des Québécois qui aide les familles de la communauté depuis des générations », ajoute la présidente de la commission des communications, Véronique Gagnon, par courriel.

Visualisation de données par Lauriane Croteau

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