«Il y a une écoeurantite à Rouyn» autour de la fonderie

Benoit Charette doit procéder lundi à l’annonce d’exigences gouvernementales qui devraient être imposées cet automne dans le cadre du renouvellement de l’attestation d’assainissement avec Glencore, propriétaire de la fonderie Horne.
Photo: Étienne Ravary Le Devoir Benoit Charette doit procéder lundi à l’annonce d’exigences gouvernementales qui devraient être imposées cet automne dans le cadre du renouvellement de l’attestation d’assainissement avec Glencore, propriétaire de la fonderie Horne.

« On est encore pas mal en colère. […] Il y a une écoeurantite à Rouyn. »

Au téléphone, la porte-parole de Mères au front de Rouyn-Noranda, Émilie Robert, se fait claire : tout comme plusieurs autres citoyens et organismes rouynorandiens, elle attend de pied ferme la venue du ministre de l’Environnement en ville, lundi après-midi. Dans un point de presse, Benoit Charette doit procéder à l’annonce d’exigences gouvernementales qui devraient être imposées cet automne dans le cadre du renouvellement de l’attestation d’assainissement avec Glencore, propriétaire de la fonderie.

« On espère qu’on va avoir un échéancier qui a de l’allure et qu’on va atteindre la cible de 3 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) d’arsenic très rapidement », plaide-t-elle. La semaine dernière, le directeur national de santé publique, Luc Boileau, a annoncé que la Santé publique recommandait l’atteinte d’une concentration de 15 ng/m3, une étape de transition qui serait jugée « acceptable » en route vers le respect de la norme québécoise de 3 ng/m3. Le ministre Charette a quant à lui confirmé la semaine dernière que la future norme reposera « sur les recommandations de la Santé publique ».

Attentes élevées

 

À Rouyn-Noranda, la grogne ne se tarit pas, et les attentes sont aussi nombreuses qu’élevées. Cela fait plus de trois ans que Valérie Fournier tente de mobiliser les diverses instances au sujet des émanations toxiques dans l’air de sa ville. En 2018, les jeunes enfants de cette mère de famille ont participé à une étude de biosurveillance sur l’imprégnation à l’arsenic de la population du quartier Notre-Dame. « Mes enfants ont eu des résultats préoccupants »,se souvient-elle.

C’est en réaction à ces données troublantes qu’elle a cofondé le comité Arrêt des rejets et émissions toxiques de Rouyn-Noranda (ARET) en 2019. « Trois années ont été perdues, regrette-t-elle. Depuis 2019, on voit qu’il y a déjà des données, ça avait déjà été étudié et ça fait partie de notre discours que les émissions sont un danger pour la population. »

Dans une lettre adressée dimanche au Dr Boileau et envoyée au ministre Charette, le comité ARET a fait parvenir une série de demandes concernant les exigences gouvernementales en vue de l’attestation d’assainissement qui doit être signée prochainement entre le gouvernement et la fonderie. Cette attestation sert notamment à établir des paramètres pour limiter la pollution causée par la fonderie. La dernière attestation, signée en novembre 2017, arrive à échéance cette année.

Parmi les 12 demandes adressées au gouvernement figurent notamment l’atteinte de la cible transitoire de 15 ng/m3 dès novembre de cette année et l’atteinte de la norme provinciale de 3ng/m3 d’ici 2027.

Une autre demande importante du comité est que « des cibles maximales » par période de huit heures soient fixées par le ministère, puisqu’« une moyenne journalière cache des pics ». En 2021, la limite de concentration d’arsenic dans l’air se chiffrait à 100 ng/m3. L’analyse de l’air de la ville montre toutefois que les mesures d’arsenic ont excédé 1000 ng/m3 à cinq reprises entre janvier 2017 et mars 2021, comme l’a révélé Le Devoir.

« On est très contents de voir que ça bouge enfin », se réjouit tout de même Mme Fournier.

Projet de recherche en cours

 

Jean-François Boulanger est professeur en métallurgie extractive des éléments critiques et stratégiques à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. En partenariat avec une compagnie montréalaise, il a contacté la fonderie Horne il y a plus d’un an afin de lancer un projet de recherche sur le prétraitement des matières qui alimentent la fonderie. Le but du projet est d’évaluer s’il est possible d’extraire plusieurs métaux, dont l’arsenic, avant leur traitement par la fonderie afin d’en réduire la quantité à la source.

Ce procédé est « existant et fonctionnel » dans des villes nord-américaines, mais « la justification économique » et les « défis technologiques » sont les deux principaux obstacles à sa mise en oeuvre, explique M. Boulanger. Et si le projet s’avérait fonctionnel, jusqu’à quel point cela permettrait-il de réduire les émanations toxiques dans la ville ?

« Dans la littérature, on voit environ 90 % de la réduction d’arsenic dans les concentrés en suivant ce procédé. Est-ce que ça se traduit par une réduction proportionnelle ? C’est difficile à dire », souligne M. Boulanger. Sans être une solution miracle, il considère son projet de recherche comme « l’une des solutions possibles » qui est sans doute « de plus longue haleine », mais qui pourrait permettre de limiter les dommages environnementaux causés par la fonderie à long terme et d’ainsi faire d’elle « un joueur exemplaire ».

« Les autres fonderies de cuivre à l’échelle mondiale produisent aussi de l’arsenic, mais elles ne sont pas situées près de villes, souligne-t-il. Tant qu’à être dans un créneau particulier que certains qualifieraient de “sale” ou quelque chose comme ça, autant être les meilleurs au monde à le faire. »

Celui qui est aussi résident de Rouyn-Noranda tente néanmoins de voir le positif dans la situation qui happe sa ville. « Au tournant des années 2000, on parlait de 1000 ng/m3 dans l’air », rappelle-t-il. « Les chiffres indiquent que ça a beaucoup changé, mais il reste du chemin à faire. »

Chaude lutte électorale

 

À l’aube de la campagne électorale provinciale, l’enjeu de la fonderie Horne s’annonce comme un sujet incontournable dans la circonscription de Rouyn-Noranda–Témiscamingue. Celle-ci est actuellement représentée par la solidaire Émilise Lessard-Therrien.

Tout comme les deux autres intervenantes interrogées par Le Devoir, Marc Nantel, porte-parole du Réseau vigilance, un organisme qui milite pour améliorer la Loi sur les mines et pour la protection de l’environnement, se montre extrêmement satisfait du travail de la députée locale. « Je n’ai que de bons mots pour elle. Une bonne partie de la population comprend qu’elle a beaucoup fait pour maintenir l’attention médiatique sur l’enjeu », se réjouit-il. « Je nous souhaite sérieusement sa réélection, parce qu’avec un député de la CAQ, on n’aura pas beaucoup d’écoute au gouvernement. »

Mais la lutte s’annonce chaude. Selon les plus récents chiffres publiés par le site de projections électorales Qc125, c’est la Coalition avenir Québec qui est en avance dans le comté. Le candidat du parti n’est pas encore connu après que la candidate précédente, Claude Thibault, s’est retirée pour « des raisons personnelles ». La Presse rapportait samedi que la candidature d’un ancien député libéral de la circonscription, l’ingénieur minier Daniel Bernard, devrait être annoncée de façon imminente.

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