Religion à l'école: casse-tête pour les universités

Alors que le gouvernement s'apprête à renouveler la clause dérogatoire pour maintenir l'enseignement religieux confessionnel à l'école, les deux universités francophones qui forment les futurs enseignants de morale et de religion au secondaire ont déjà pris le virage non confessionnel. En clair: elles préparent leurs étudiants à dispenser des programmes qui n'existent pas encore.

L'Université du Québec à Montréal (UQAM) et l'Université Laval (UL) ont voulu anticiper les éventuels changements de programme en instituant une formation des maîtres en éthique et culture religieuse, convaincues qu'elles étaient que le gouvernement avait recours à la clause dérogatoire pour la dernière fois en 2000.

Il y a de cela cinq ans, l'UQAM a donc allégé sa formation sur le christianisme pour introduire davantage de contenu sur les grandes religions du monde et les problématiques contemporaines en lien avec la religion (rites actuels, sexualité, art sacré... ). «Comme université, il faut que nous anticipions la formation qui sera requise dans les années à venir. Là, on se retrouve dans une situation embarrassante. [...] Le MEQ ne met pas ses culottes alors que tous les avis émis par des instances ministérielles depuis 2000 allaient dans le sens d'un enseignement culturel des religions», affirme le responsable du programme d'éthique et culture des religions à l'UQAM, Mathieu Boisvert, soulignant que les travaux sont déjà avancés au ministère sur le contenu de cet éventuel cours au premier cycle du secondaire. Interprétant la déconfessionnalisation des structures scolaires en 2000 comme le chant du cygne de l'enseignement religieux confessionnel, l'Université Laval a aussi pris le parti de former les maîtres en éthique et en enseignement culturel des religions en 2003, dans un programme combiné avec l'histoire. «Nos programmes de formation des maîtres sont en avance sur la réalité depuis deux ans», explique Lucille Roy-Bruneau, professeure d'éthique et d'éducation morale à l'Université Laval.

Or Le Devoir révélait lundi que le gouvernement se prépare à renouveler la clause dérogatoire à la Charte canadienne des droits, afin de maintenir le régime d'option entre l'enseignement catholique, protestant et moral.

À l'UQAM comme à Laval, on reconnaît que les diplômés ne seront «pas tout à fait prêts» pour dispenser un enseignement confessionnel. «Ils vont être prêts à enseigner quelque chose qui ne sera pas dans les écoles», laisse tomber Mme Roy-Bureau. «Ils ont les outils nécessaires [pour dispenser les cours d'enseignement religieux catholique et protestant], mais ce n'est pas une formation approfondie», ajoute Mathieu Boisvert, de l'UQAM.

Étudiant en deuxième année au baccalauréat en formation éthique et culture religieuse à l'UQAM, Sylvain Fournier serait fort déçu de devoir enseigner les dogmes de la religion catholique à sa sortie de l'université. Au cours d'un stage l'an dernier, il s'est retrouvé devant une classe de religion catholique: «Il fallait parler du ciel, de l'enfer et du purgatoire. Les élèves levaient la main pour me demander si j'y croyais. Cela suscite un malaise», raconte le jeune homme, persuadé au moment de s'inscrire que les programmes scolaires ne seraient plus confessionnels à la fin de ses études.

L'incertitude quant au renouvellement de la clause dérogatoire, jumelée au retrait de la grille-horaire du cours d'enseignement moral ou religieux en 3e et 5e secondaire, ainsi qu'à la disparition de l'éducation au choix de carrière et de la formation personnelle et sociale (ECC et FPS), a incité les étudiants à déserter les programmes de formation des maîtres depuis quelques années. À un point tel que certaines universités ont décidé de ne plus les offrir.

«Les jeunes regardent les perspectives d'avenir du programme où ils vont se former. Ils ne veulent pas s'engager dans un domaine d'enseignement qui doit être soumis cycliquement à un psychodrame collectif. Si j'avais 20 ans maintenant, j'irais plutôt me former en histoire, en géographie, en français ou en n'importe quoi d'autre», fait valoir Jean-Marc Charron, doyen de la faculté de théologie de l'Université de Montréal, qui a cessé d'offrir le programme en 2001. Il préside également le Comité des affaires religieuses du MEQ, qui recommandait le printemps dernier de remplacer l'enseignement confessionnel de la religion par un cours d'éducation à la religion.

À l'UQAM, seulement huit étudiants ont commencé le programme en septembre. «Ce sont de toutes petites cohortes. Avant 2000, il y avait toujours entre 90 et 100 étudiants par année, le programme était la vache à lait du département. Maintenant, on se bat continuellement contre l'administration pour le maintenir en vie», explique Mathieu Boisvert. Les diplômés sont tellement convoités que certaines écoles tentent même d'embaucher des étudiants de troisième année, précise-t-il.

De son côté, l'Université Laval n'a pas ouvert son programme en 2002, faute d'inscriptions. Cette année, 21 étudiants s'y sont inscrits. Il faut dire que la tâche des enseignants se corse de plus en plus. Vu le petit nombre d'heures de cours dans une semaine, certains peuvent se retrouver avec 13 groupes d'élèves différents. «Ce ne sont pas les tâches les plus convoitées. On a de la difficulté à recruter des jeunes enseignants», reconnaît la directrice des communications de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, Brigitte Gauvreau.

À la Commission scolaire de Laval, l'embauche d'enseignants «légalement qualifiés» est aussi ardue. «On va souvent donner une partie de tâche à des professeurs de français ou d'histoire», explique le secrétaire général, Ian Bernard. Le secteur n'est tout de même pas encore en pénurie, selon la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ). «On manque davantage de personnel formé en sciences, en mathématiques et en anglais. Le réseau a recyclé beaucoup de gens depuis 2000 [étant donné la disparition des cours d'ECC, de FPS et d'enseignement moral et religieux en 3e et 5e secondaire]. Ils enseignent dans d'autres matières et il est possible de les faire revenir», explique le directeur des communications de la FCSQ, Denis Pouliot.

Pour la présidente de l'Association québécoise des professeurs de morale et de religion (AQPMR), Claire Bergeron, on assiste cependant à une véritable «hémorragie». «On a perdu les professeurs les plus compétents, qui par insécurité ont décidé d'aller dans d'autres domaines. Ils ne veulent pas revenir», fait valoir Mme Bergeron. Elle déplore la tendance des directions d'école à considérer l'enseignement moral et religieux comme des «petites matières». «On met n'importe qui devant les élèves, du moment que c'est un adulte. Cela discrédite notre champ de pratique», critique Mme Bergeron.

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