Une fin de législature échevelée pour les caquistes

Après près de quatre ans de travaux teintés par la pandémie, plusieurs députés avaient les nerfs à fleur de peau.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Après près de quatre ans de travaux teintés par la pandémie, plusieurs députés avaient les nerfs à fleur de peau.

Durant la première moitié du XXe siècle, les députés profitaient de la dernière séance de la session parlementaire pour se livrer une bataille de papier. Ils s’emparaient des feuilletons, des procès-verbaux, des rapports, des journaux et même des livres dispersés sur leur pupitre pour les balancer sur leurs adversaires tout en chantant l’Ô Canada.

Certains tombaient sous les « pois » et les « javelots » de papier. En 1915, le député de Saint-Maurice, Georges-Isidore Delisle, « fort peu habile à parer les coups », a encaissé « un volume de biais sur la tempe » et est « all[é] endormir sa douleur au Conseil législatif », rapportait Le Devoir.

Cette semaine, les députés ont résisté à la tentation de tirer des boulettes de papier de part et d’autre de la salle de l’Assemblée nationale. Certains n’ont toutefois pas pu résister à la tentation de lancer quelques insultes, y compris à l’un ou l’autre des 28 députés qui ont fait le choix de ne pas solliciter un nouveau mandat le 3 octobre prochain.

La ministre responsable des Relations canadiennes, Sonia LeBel, figure dans le lot. Jeudi, elle est tombée à bras raccourcis sur la députée de Joliette, Véronique Hivon, qui lui avait demandé si elle avait effacé les textos qu’elle a échangés avec le ministre fédéral des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, pour camoufler le « bilan nul » du Nouveau projet pour les nationalistes du Québec de la Coalition avenir Québec au fil des quatre dernières années. « Je trouve odieux, odieux, ce matin, ce que ma collègue tente d’insinuer », « Je trouve déplorable que ma collègue choisisse de terminer sa carrière à l’Assemblée nationale de cette façon-là », a déclaré Sonia LeBel en Chambre, sous les regards perplexes.

Après près de quatre ans de travaux parlementaires, dont plus de deux ans en situation d’urgence sanitaire — durant lesquelles ils ont passé au crible, puis adopté 125 des 138 projets de loi soumis à leur examen par le gouvernement —, plusieurs députés avaient les nerfs à fleur de peau.

Des « séparatistes » aux « provincialistes »

Les caquistes ont connu une fin de législature échevelée, notamment en raison de la déclaration du premier ministre François Legault sur les risques de louisianisation du Québec si Ottawa refuse de lui confier de nouveaux pouvoirs en matière d’immigration, puis de l’arrivée fracassante de l’ex-député péquiste — et père de la Charte des valeurs québécoises — Bernard Drainville dans les rangs « nationalistes » de la CAQ.

Au bout de leur mandat, François Legault et son équipe sont dépeints par les libéraux comme des « séparatistes » bouffis d’« arrogance » et semeurs de « division ». « Comme première ministre, je vais vouloir représenter pas une portion des Québécois, pas ceux qui ont voté pour nous comme formation politique, je vais vouloir représenter tous les Québécois », a promis la cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, dans le hall de l’Hôtel du parlement vendredi. Les élus libéraux ont par la suite filé dans une salle de commission parlementaire, où ils n’ont pas pu s’empêcher d’entonner une nouvelle fois l’Ô Canada, puis Gens du pays, avant de se mettre à la recherche d’une majorité parlementaire.

En revanche, les caquistes sont décrits par les péquistes comme des « provincialistes […] résignés » ayant échoué à protéger l’« identité québécoise ». « Ce n’est pas vrai qu’on peut parler de fierté, se faire croire qu’on est fiers, puis, en même temps, constamment inciter à la résignation. La résignation est parfaitement incompatible avec la fierté », a fait valoir le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, invitant « tous ceux qui tiennent un micro, une caméra ou une plume » à braquer les projecteurs sur les « propositions » avancées par chacun des partis politiques au cours de l’été et non les projections électorales. « La fierté, c’est d’assumer ses idées, de rêver à l’avenir puis d’aller au front pour ce en quoi on croit », a-t-il poursuivi.

François Legault est quant à lui persuadé d’avoir sauvegardé la spécificité du Québec — sa langue, ses valeurs — au moyen de la Loi sur la laïcité de l’État (appuyée par le Parti québécois) et la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (appuyée par Québec solidaire) : toutes deux frappées des dispositions de dérogation aux chartes des droits et libertés ; toutes deux contestées devant les tribunaux.

QS reproche le rapiéçage de la CAQ

 

La CAQ s’est détournée des enjeux de l’heure pour « deven[ir] le parti des obsessions de François Legault : la Louisiane, l’immigration… » a déploré pour sa part le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. Il a notamment reproché au gouvernement d’avoir tenté de « patcher la crise du coût de la vie » avec une aide financière spéciale de 500 dollars et de « patcher la crise climatique » avec des discours les plus verts les uns que les autres. « La CAQ patche les crises comme on patche des nids-de-poule au Québec », a souligné le député de Gouin, qualifiant son groupe parlementaire de « meilleure opposition » au gouvernement Legault.

De son côté, le chef caquiste se flatte de quitter le parlement avec le « meilleur bilan en environnement » de l’histoire québécoise : achat d’autobus électriques, approvisionnement de New York en hydroélectricité, appel d’offres jamais vu dans le secteur de l’éolien, nouvelles aires protégées, élargissement de la consigne, a-t-il énuméré.

Cela dit, le rétrécissement de l’écart de richesse entre le Québec et l’Ontario sous sa gouverne fait sa « grande fierté ». « Je ne suis pas jeune [et] je ne me souviens pas d’avoir vu cela : de scorer [mieux que l’Ontario] sur la croissance économique […], de scorer mieux que l’Ontario sur les salaires, de scorer mieux [que l’Ontario] sur le taux de chômage pour les quatre ans. On peut dire : mission accomplie ! » a-t-il déclaré, debout derrière un lutrin agrémenté de la formule : « Une économie plus prospère que jamais ».

Le message du gouvernement s’est embrouillé au cours des derniers jours en raison de la reprise du débat sur la place du Québec dans le Canada qui a forcé François Legault à répéter que le projet nationaliste de la CAQ est à l’intérieur du Canada. « Il y a deux vieux partis qui sont habitués d’avoir le débat souverainistes-fédéralistes. Il y a des journalistes qui aimeraient ça qu’on revienne dans un débat fédéralistes-souverainistes. Mais les Québécois ne sont plus là », a insisté le chef caquiste, tout en promettant de parler davantage d’économie durant la campagne électorale.

François Legault pourrait aussi causer « Constitution ». En effet, les caquistes réfléchissent actuellement à l’idée de rédiger une Constitution québécoise dans laquelle le droit à l’autodétermination du Québec, qui est déjà prévu dans la « loi 99 », apparaîtrait. « C’est discuté actuellement. Je vous demande d’être patients », a-t-il dit à la presse, précisant que le contenu de la plateforme électorale de la CAQ sera égrené tout au long de l’été.

125 lois adoptées

 

Durant la législature, le gouvernement caquiste a légiféré pour déployer des maternelles quatre ans, mettre fin aux élections dans les commissions scolaires francophones, créer un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale, placer l’intérêt de l’enfant au cœur des décisions de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), couper court à tout projet de recherche et de production d’hydrocarbures, dépoussiérer les lois sur le statut de l’artiste, amorcer la réforme du droit de la famille. En revanche, l’équipe de François Legault a abandonné sa promesse d’instaurer un mode de scrutin proportionnel mixte et a manqué de temps pour élargir la portée de l’aide médicale à mourir.

L’ex-ministre — et coautrice de la Loi sur les soins de fin de vie — Véronique Hivon n’a pas cherché le coupable. « On aurait vraiment aimé réussir, puis on a travaillé dans ce sens-là au cours des dernières journées, mais on espère que de nous voir tous réunis de manière transpartisane, tous engagés pour la suite des choses, ça va leur donner de l’espoir », a-t-elle affirmé, par caméras interposées.

L’élue péquiste a reçu vendredi, à quelques minutes de l’ajournement des travaux, la visite de Sonia LeBel à son pupitre pour lui donner l’accolade, avant d’immortaliser le moment au moyen de son téléphone portable. Autour d’elles, les députés échangeaient des poignées de main, tandis que d’autres partageaient des égoportraits.

Avant de quitter la colline Parlementaire, François Legault a, lui, réitéré sa promesse d’offrir un « chèque » aux Québécois frappés par la hausse du coût de la vie quelque part en novembre ou en décembre, et a demandé à ses ministres de stopper net les annonces gouvernementales à compter du 1er juillet… « à part exceptions ».

Avec Alexandre Robillard et Florence Morin-Martel

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