Québec navigue à l’aveugle dans sa lutte contre les changements climatiques

Le gouvernement du Québec dépense les deniers du nouveau « Fonds vert » à l’aveuglette, selon la Commissaire au développement durable. Des sommes de plus de cinq milliards de dollars doivent servir à financer des mesures de lutte contre les changements climatiques sans même que le ministère de l’Environnement ait évalué leur efficacité.

C’est là le principal constat de l’organisme d’audit environnemental, qui rendait mercredi son plus récent rapport.

À l’intérieur, la nouvelle commissaire Janique Lambert, qui joue le rôle de chien de garde de la lutte contre les changements climatiques au Québec, critique l’allocation de certaines sommes du Fonds d’électrification et de changements climatiques (FECC), qui a remplacé en 2020 le Fonds vert.

D’après ses constats, le gouvernement de la Coalition avenir Québec s’est engagé à verser 5,4 milliards du FECC dans des actions climatiques… dont les effets n’ont même pas été évalués.

Parmi ceux-ci, le programme ÉcoPerformance, qui vise à encourager les industries à amorcer un virage énergétique. Dans son plan vert 2021-2026, Québec prévoyait y injecter 267 millions de dollars. Mais l’an dernier, il n’avait même pas atteint 60 % de ses objectifs. Pourtant, dans une récente mise à jour du plan, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, rehaussait le financement d’ÉcoPerformance de plus de 60 millions de dollars.

« Plus le ministère tarde à réviser ces actions, plus il engage des sommes importantes sans que des améliorations soient apportées », déplore la commissaire Lambert dans son rapport de 167 pages.

En tout, la commissaire et ses équipes ont comptabilisé 78 programmes et mesures problématiques. Dans ces cas-ci, le ministère n’a « pas fourni de documentation présentant, pour chaque action, les analyses effectuées, les critères utilisés et les conclusions ». « Ces analyses auraient dû présenter la performance antérieure de l’action et permettre de déterminer les changements à lui apporter », peut-on lire.

Québec compte en grande partie sur les mesures financées par le FECC pour atteindre ses objectifs de réduction des gaz à effets de serre (GES) et de carboneutralité en 2050. Or, le gouvernement a déjà pris du retard, selon la commissaire Lambert. « Si des ajustements ne sont pas apportés au bon moment, on peut avoir certains doutes sur l’atteinte ultime de 37,5 % de réduction [des GES] », a-t-elle indiqué mercredi lors d’un point de presse à l’Assemblée nationale.

Politique énergétique inefficace

 

La Commissaire au développement durable se montre aussi critique de la mise en œuvre de la Politique énergétique 2030, lancée en 2016 et conçue notamment pour réduire de manière importante (40 %) la dépendance du Québec aux produits pétroliers, mais aussi pour améliorer de 15 % l’efficacité énergétique et augmenter de 25 % la production d’énergies renouvelables.

Même si celle-ci constitue « une des assises » sur lesquelles le gouvernement s’appuie pour atteindre sa cible de réduction des émissions de GES, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles « ne gère pas de manière efficace et efficiente la mise en œuvre de la Politique énergétique 2030, alors qu’il en a la responsabilité ». Cela « met à risque l’atteinte de ses cibles à l’horizon 2030 », mais aussi « la transition énergétique du Québec ».

« La mise en place de plusieurs mesures ne se déroule pas comme elle le devrait, et cela engendre du retard dans l’atteinte des résultats prévus », souligne la commissaire. Elle cite en guise d’exemples l’absence d’évaluation des « progrès réalisés » et le manque de « gouvernance intégrée permettant de mener à bien la transition énergétique ».

Résultat : l’atteinte des résultats attendus « accuse du retard ».

Alors que la consommation de produits pétroliers devait reculer de près de 697 millions de litres au 31 mars 2021, elle a en fait reculé de seulement 282,5 millions de litres. En ce qui a trait à la réduction des émissions de GES découlant de la mise en œuvre de la Politique énergétique, la commissaire a calculé une réduction de 1,4 million de tonnes au 31 mars 2021, alors que la cible était de 3,5 millions de tonnes.

« Une photo  », dit Charette

Le ministre de l’Environnement se soucie peu des constats de la commissaire ; il les a balayés du revers de la main mardi. « C’est une photo qui date du 1er avril 2021. Donc, c’est une photo qui n’est plus à jour aujourd’hui », a dit M. Charette au sortir de la période des questions. L’élu a bon espoir que le Québec atteindra ses cibles climatiques.

« C’est très décevant d’entendre ça de la part du ministre. C’est même inacceptable, a rétorqué mercredi le député péquiste Sylvain Gaudreault. La commissaire pointe vers des événements qui sont structurels. »

Aux yeux de la porte-parole de Québec solidaire en matière d’environnement, Émilise Lessard-Therrien, le rapport de la commissaire Lambert ne fait que démontrer que les actions climatiques du Québec ont été un « échec ». « Les constats sont alarmants. On risque de rater nos objectifs », a-t-elle affirmé au bout du fil, mercredi.

1,4 million
C’est la réduction des émissions de GES, en tonnes,calculée par la commissaire au 31 mars 2021, alors que la cible était de 3,5 millions de tonnes.

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau n’est « aucunement surpris » des constats de la commissaire. Il presse donc le gouvernement de repenser ses programmes et ses actions en identifiant « les actions qui ont de réelles chances de fonctionner ».

« Il faut revoir la mobilité pour qu’elle devienne durable, repenser les enveloppes thermiques des bâtiments pour qu’ils deviennent très performants et repenser l’industrie pour qu’elle soit circulaire et respectueuse des écosystèmes. Pour les GES, l’alimentation et la gestion des déchets doivent aussi être revues », énumère M. Pineau. Il cite par exemple la nécessité d’interdire « toute artificialisation » du territoire, de privilégier le transport actif et collectif, mais aussi de réduire considérablement la consommation d’énergie du parc immobilier, de l’industrie et de la production des biens matériels.

Pour le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin, ce rapport est « une nouvelle preuve que le gouvernement Legault ne prend toujours pas la crise climatique au sérieux, malgré les événements climatiques extrêmes comme les tempêtes, les sécheresses et les inondations qui ont récemment frappé le Québec ».

Les effets des sels de voirie

« L’utilisation massive des sels de voirie se répercute sur l’environnement, entre autres sur les sources d’eau potable, les milieux humides et les milieux aquatiques », rappelle la Commissaire au développement durable dans son rapport. Le ministère des Transports du Québec (MTQ) a d’ailleurs mis en place, il y a de cela plus de 10 ans, une stratégie
en la matière.

 

Or, il « n’a toujours pas l’assurance que ses actions relatives à l’épandage des sels de voirie lui permettent de limiter les répercussions de ceux-ci sur l’environnement ». Par exemple, lorsque le MTQ confie l’entretien hivernal des routes à des sous-traitants, ce qui est le cas pour 80 % du réseau sous sa responsabilité, « il ne s’assure pas » que les répercussions sur l’environnement « sont limitées ».



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