Perspectives: La défaveur populaire est stabilisée - Jean Charest devra être convaincant à Ottawa

Québec — Au cours de l'année qui s'achève, le premier ministre Jean Charest a réussi à stopper l'hémorragie de la défaveur populaire et à stabiliser le patient, pour ainsi dire. En 2005, le gouvernement Charest arrive à la mi-mandat et amorce le dernier droit vers les prochaines élections, une période où il lui faudra donner sa pleine mesure. Son programme se voudra ambitieux et surtout visible: conciliation travail-famille, développement durable, nouvelle stratégie économique. Mais pour ce faire, le gouvernement Charest aura besoin, encore cette année, d'un coup de pouce d'Ottawa.

À lire les sondages, l'avenir apparaît incertain pour les libéraux. Selon le dernier coup de sonde de Léger Marketing publié dans nos pages à la mi-décembre, le Parti libéral du Québec stagnait à 33 % de l'appui populaire, un niveau qui correspond à sa clientèle indéfectible. Le PLQ sombre rarement plus bas.

À 60 %, le taux d'insatisfaction reste élevé malgré une amélioration de 10 points de pourcentage en six mois. Le chef libéral demeure impopulaire, avec 54 % des répondants qui se disent mécontents de son travail, mais 41 % s'en disent satisfaits. C'est moins que les bas-fonds de 25 % qu'il a atteints l'an dernier. Le dernier sondage CROP publié peu après n'est guère plus reluisant: il suggère une nette avance du Parti québécois sur le PLQ dans les intentions de vote.

Cette stagnation s'avère alors que se déploie ce qui apparaît de plus en plus, aux yeux de certains, comme l'inexorable dégénérescence du PQ et du leadership de son chef, Bernard Landry. D'ici le congrès national du PQ en mai, étape décisive pour ce parti et son chef, ou même avant, si l'abcès éclate d'une façon inattendue, les circonstances favorisent les libéraux, qui pourraient reprendre du poil de la bête.

Dans les officines libérales, on l'a bien compris. On remet même en question la fiabilité quasi légendaire des taux de satisfaction pour déterminer les intentions de l'électorat, comme le concevait jadis Robert Bourassa. Les temps ont changé, les électeurs sont de plus en plus cyniques à l'endroit de la classe politique, raisonne-t-on: la preuve en est que, dans le reste du Canada, les gouvernements provinciaux, sans parler du gouvernement minoritaire de Paul Martin, suscitent davantage de mécontentement que de satisfaction. Bref, d'ici le prochain scrutin, la partie est jouable, juge-t-on, et le revirement des élections générales de 2003 en faveur des troupes de Jean Charest en est d'ailleurs le plus parfait exemple.

Les libéraux ne parlent plus de baisses d'impôt généralisées. On mise plutôt sur une politique de conciliation travail-famille qui est maintenant prête. Dans le même ordre d'idées, on cherchera aussi à favoriser fiscalement la classe moyenne. Il faudra que les mesures fassent une différence pour les contribuables visés.

Ottawa à la rescousse

Mais le Québec est confronté à «une situation financière précaire», estiment les économistes comme Gilles Soucy, du Mouvement Desjardins. La marge de manoeuvre est inexistante et la croissance économique modérée, de l'ordre de 2,6 % en 2005 comme en 2004, ne donnera pas de répit à un gouvernement sur le qui-vive qui serait tenté d'y aller de largesses en faveur de la classe moyenne. «Les réductions d'impôt, c'est à déconseiller», juge Gilles Soucy.

L'entente sur le financement de la santé, qui a procuré au gouvernement Charest 500 millions de plus, permettra au ministre des Finances, Yves Séguin, de boucler son budget cette année. L'an prochain, les sommes additionnelles en provenance d'Ottawa pour la santé et au chapitre de la péréquation viendront combler l'impasse budgétaire déjà prévue, sans guère plus. Autant 2004 aura été, du point de vue du gouvernement Charest, l'année des négociations multilatérales avec Ottawa par l'entremise du Conseil de la fédération, comme en témoigne l'entente sur la santé et l'arrangement (insatisfaisant pour Québec) sur la péréquation, autant 2005 sera l'année des négociations bilatérales entre Québec et Ottawa.

Pour que sa politique familiale soit cohérente, le gouvernement Charest doit en venir à une entente avec le gouvernement fédéral pour qu'il finance, à même l'assurance emploi, un nouveau programme québécois de congés parentaux qui se caractérise par son universalité. L'enjeu est de taille: Ottawa devra s'engager à transférer au moins 600 millions.

Québec s'attend également à encaisser 250 millions relativement au programme dit «national» de services de garde que le gouvernement Martin a promis d'instaurer. Comme le programme québécois des garderies dépasse les exigences fédérales en la matière, le gouvernement Charest n'aurait qu'à affecter cette somme à d'autres mesures destinées aux familles.

Le gouvernement Charest n'entend pas s'arrêter là. Il compte aussi récolter quelque 300 millions d'Ottawa pour la réfection des infrastructures vieillissantes. Il table de plus sur le versement par Ottawa d'une partie de la taxe sur l'essence aux municipalités, une somme évaluée à 120 millions pour les villes québécoises, ce qui pourra faciliter ses discussions avec le monde municipal en vue de la conclusion d'un nouveau pacte fiscal le 1er janvier 2006.

Bref, le gouvernement Charest attend d'Ottawa près de 1,3 milliard l'an prochain, sans tenir compte de l'entente sur la santé qui lui assure 702 millions de plus en 2005-06. Et c'est sans compter les négociations que Québec voudrait rouvrir avec Ottawa (le vampire d'Yves Séguin) sur la péréquation et le déséquilibre fiscal, des négociations dont l'issue semble bien aléatoire.

Le gouvernement Charest a besoin de ces ressources financières pour mieux paraître devant la population: l'étendue des nouvelles mesures de la politique familiale et de celles visant la classe moyenne dépend du succès de toutes ces négociations bilatérales avec Ottawa. Claude Béchard souhaite mettre en place un programme de crédits d'impôt pour les entreprises qui, de leur plein gré, aménageront l'organisation du travail afin de favoriser la conciliation travail-famille. Les libéraux ont aussi promis des avantages aux familles dont un des membres — généralement la conjointe — reste à la maison pour s'occuper des enfants. Le financement par l'État de moyens autres de faire garder ses bambins que les garderies à sept dollars, une mesure trop mur à mur pour le gouvernement Charest, est aussi envisagé.

En matière économique, après deux ans d'émondage dans les crédits d'impôt aux entreprises, de ménage dans la Société générale de financement (SGF) et les Innovatech et de compressions sombres dans le ministère du Développement économique et régional, le gouvernement Charest s'aperçoit qu'il ne dispose pas d'une stratégie économique globale, du moins rien qui puisse être perçu comme telle par les acteurs économiques ou la population. Il est vrai qu'il y a quelque chose d'antinomique pour un gouvernement qui se dit non interventionniste de se doter d'une stratégie industrielle cohérente. On cherchera pourtant à mettre de nouveau l'accent sur l'innovation et la recherche-développement. On se réjouit aussi de l'arrivée des sociétés de capital de risque étrangères au Québec. Le gouvernement Charest vient de se débarrasser de la Société Innovatech du Grand Montréal en la vendant 80 millions à la firme britannique Coller Capital. La valeur marchande de la Société Innovatech était de 145 millions.

On entendra aussi beaucoup parler de développement durable ce printemps. Le ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, tiendra une commission parlementaire sur son avant-projet de loi sur le développement durable qu'il a déposé à l'automne.

La population aura l'occasion de juger du sérieux du gouvernement à l'égard du développement durable, une notion qu'il a déjà tendance à galvauder. Après son appui à l'industrie de la motoneige, le gouvernement Charest doit maintenant préciser comment il entend appliquer le rapport Coulombe sur la gestion de la forêt. Le document conclut que la forêt québécoise est surexploitée et qu'il faut réduire de 10 % en moyenne les coupes de bois, probablement davantage dans les régions moins éloignées comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean. Cette baisse d'activités correspond à la perte de 5000 emplois à court terme, un autre défi pour un gouvernement qui se veut non interventionniste.

Dans ce même registre, le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, ou son successeur, entreprendra à la fin de janvier la commission parlementaire sur l'avenir énergétique du Québec qui, sous sa gouverne, pourrait se transformer en une consultation sur une indispensable hausse des émissions de gaz à effet de serre au Québec.

En éducation, le problème reste entier. Certains pensent que le problème, d'ailleurs, c'est le ministre lui-même, Pierre Reid. Le brouillard persiste sur l'avenir des cégeps et la solution au financement du réseau universitaire n'est toujours pas identifiée. M. Reid serait-il le maillon faible du pouvoir sherbrookois au sein du gouvernement?

En ce début d'année, il sera donc question d'un remaniement du conseil des ministres, que le premier ministre pourrait effectuer avant le début de la prochaine session le 8 mars prochain. Les rumeurs à ce sujet vont déjà bon train. En bon joueur de poker, Jean Charest n'a rien trahi de ses intentions jusqu'ici. Le premier ministre n'aurait aucun intérêt à laisser connaître ses plans. «On ne sait jamais, hein? Il n'y a pas de plan pour un remaniement», a dit M. Charest au terme de la session. Arrivé à la moitié de son mandat, quoi de plus naturel pour un premier ministre qui veut refaire une santé à son gouvernement que d'entamer la session du printemps par la lecture d'un nouveau discours inaugural après avoir remanié son cabinet? Mais c'est une carte que le chef libéral ne peut jouer qu'une seule fois avant les prochaines élections.