Des versions contradictoires dans un dossier de 100 millions

Dans les heures suivant l’annonce de la prise de participation du gouvernement dans Polycor, M. Fitzgibbon a révélé qu’il s’était entretenu, environ deux mois plus tôt, avec M. Perus, une relation d’affaires qu’il connaît depuis 2015.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans les heures suivant l’annonce de la prise de participation du gouvernement dans Polycor, M. Fitzgibbon a révélé qu’il s’était entretenu, environ deux mois plus tôt, avec M. Perus, une relation d’affaires qu’il connaît depuis 2015.

Investissement Québec (IQ) et Polycor se contredisent à propos des communications de leurs dirigeants qui ont précédé une transaction de 100 millions de dollars annoncée récemment par le ministre l’Économie, Pierre Fitzgibbon.

Rendue publique le 4 mai, la prise de participation du gouvernement du Québec et d’IQ dans l’entreprise soulève plusieurs questions. Le commissaire au lobbyisme a d’ailleurs entamé des vérifications dans ce dossier moins d’une semaine après son annonce.

Dans les jours qui ont suivi la transaction, Le Devoir a tenté d’en savoir plus sur le déroulement des échanges entre les parties impliquées, notamment ceux de Patrick Perus, le président-directeur général de Polycor, qui n’a pas de mandat inscrit à ce sujet au Registre des lobbyistes du Québec (RLQ).

IQ affirme qu’une conversation a eu lieu le 18 janvier entre son président-directeur général, Guy LeBlanc, et M. Perus, en présence d’un représentant de TD Valeurs mobilières, mandataire de Polycor.

« M. LeBlanc a eu un appel avec M. Perus à la mi-janvier, en présence de TD Securities, qui avait le mandat de la transaction », a déclaré la porte-parole de la société d’État, Isabelle Fontaine.

Polycor, une entreprise active au Québec dans l’extraction de granit, a toutefois offert une autre version quant à la participation de M. Perus.

« L’appel avec Guy LeBlanc devait avoir lieu le 18 janvier 2022, mais l’appel a été annulé », a soutenu le porte-parole de l’entreprise, Simon Faucher.

Contacté par la suite au sujet de cette apparence de contradiction, IQ a maintenu sa version.

 

« L’appel figure dans l’agenda de M. LeBlanc à cette date, a répondu Mme Fontaine. Dans tous les cas, Investissement Québec n’a fait l’objet d’aucune influence dans ce dossier. »

Il nous apparaît clair que ces [démarches] constituaient des activités de lobbyisme

De son côté, l’entreprise Polycor a préféré ne pas faire de commentaires supplémentaires.

Un appel au ministre

 

Dans les heures suivant l’annonce de la prise de participation du gouvernement dans Polycor, M. Fitzgibbon a révélé qu’il s’était entretenu, environ deux mois plus tôt, avec M. Perus, une relation d’affaires qu’il connaît depuis 2015.

Polycor a soutenu par la suite que cet échange avait eu lieu à la demande de M. Fitzgibbon. Selon l’entreprise, le ministre a transmis sa demande par l’intermédiaire du mandataire TD Valeurs mobilières.

« Cet appel donnait suite à une invitation informelle transmise par le banquier d’affaires de Polycor, a précisé M. Faucher. Le ministre souhaitait en effet s’assurer que la direction de Polycor soutenait l’idée d’un investissement de la part d’IQ. Lors de l’appel, Patrick Perus a informé le ministre que la direction de Polycor serait fière d’un investissement d’IQ. »

Selon M. Fitzgibbon, le p.-d.g. a demandé la participation de la société d’État afin de garder le siège social de Polycor au Québec.

« M. Perus m’a appelé […] et m’a dit : est-ce que c’est concevable que IQ puisse investir dans la société. J’ai dit : absolument. IQ a pris le relais avec le ministère », a expliqué le ministre le 4 mai, lors d’une commission parlementaire chargée d’étudier les crédits budgétaires d’IQ.

Des clauses exigeant le maintien au Québec du siège social ont été imposées en contrepartie de la participation d’IQ, après la demande de M. Perus.

« L’inclusion d’IQ, à son désir, a permis de mettre des clauses que j’appelle “sirop d’érable” où on protège les emplois et le siège social», a expliqué M. Fitzgibbon.

Une plainte

 

Dans une lettre au commissaire au lobbyisme, Jean-François Routhier, la députée de QS Ruba Ghazal lui a demandé d’enquêter afin de déterminer pourquoi M. Perus n’était pas inscrit au RLQ.

« Il nous apparaît clair que ces [démarches] constituaient des activités de lobbyisme devant entraîner l’inscription de M. Perus au registre des lobbyistes dans les 60 jours de celles-ci », a-t-elle écrit, le 11 mai, en se référant aux délais prévus dans la Loi sur la transparence et l’éthique en matière de lobbyisme.

Polycor n’a pas été en mesure de donner une date précise pour la communication téléphonique entre M. Fitzgibbon et M. Perus.

« Le p.-d.g de Polycor, Patrick Perus, a parlé au ministre Fitzgibbon au début de février 2022 », a indiqué M. Faucher.

La loi prévoit qu’une inscription au RLQ n’est pas nécessaire lorsqu’un titulaire de charge publique sollicite par écrit une communication avec quelqu’un dans un dossier. Il n’a pas été possible de savoir comment M. Fitzgibbon a formulé son invitation. Selon Polycor, TD Valeurs mobilières l’a transmise par téléphone à M. Perus.

Cet échange téléphonique, fin février, a été le seul entre M. Perus et le ministre, a affirmé l’entreprise.

« Notons que, durant tout le processus de négociation, les discussions ont toujours eu lieu directement entre Birch Hill et les équipes d’IQ. IQ a communiqué avec Polycor en octobre 2021 pour faire part de son intérêt », a déclaré Simon Faucher.

Le commissaire au lobbyisme a confirmé au Devoir que des vérifications avaient été amorcées avant la demande de Mme Ghazal, rendue publique par Le Journal de Montréal.

« Considérant que nous avons reçu une demande d’enquête et que celle-ci a été rendue publique par Mme Ghazal, nous pouvons confirmer que nous avions déjà entamé des démarches de vérifications dans ce dossier », a dit la porte-parole du commissaire, Marie-Noëlle St-Pierre.

Un don de TD

 

Des informations apparaissant sur le site Internet du Grand défi Pierre Lavoie (GDPL) indiquent par ailleurs que TD Valeurs mobilières et son directeur général au Québec, Abe Adham, ont fait un don totalisant 750 $ à une équipe dont faisaient partie M. Fitzgibbon et M. LeBlanc, en 2014. « L’équipe n’est plus active et ne participera pas à l’édition 2022 », a précisé une porte-parole du GDPL, Catherine Desforges.

En commission parlementaire, début mai, M. Fitzgibbon et M. LeBlanc ont indiqué que M. Adham avait été impliqué dans la transaction.

Le cabinet de M. Fitzgibbon a préféré ne pas donner de précisions sur sa relation avec M. Adham et les dons reçus.

« Le ministre a des priorités autres que de revenir sur ce sujet qui est clos », a répondu par courriel son porte-parole, Mathieu St-Amand, en déplorant « les articles tendancieux des dernières semaines qui nuisent aux entreprises ».

Birch Hill et TD Valeurs mobilières n’ont pas donné suite aux demandes du Devoir concernant leur implication dans cette transaction.

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