2022, vers un nouvel affrontement libéraux-autoritaires

Les formations politiques de Gabriel Nadeau-Dubois et François Legault ont su tirer avantage des nouvelles lignes de fracture dans la politique québécoise, selon des chercheurs.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Les formations politiques de Gabriel Nadeau-Dubois et François Legault ont su tirer avantage des nouvelles lignes de fracture dans la politique québécoise, selon des chercheurs.

Les affrontements « souverainisme-fédéralisme » et « gauche-droite » sur l’intervention de l’État sont passés au second plan derrière le clivage dit « libéral-autoritaire », et ce, à l’avantage de la Coalition avenir Québec (CAQ) et de Québec solidaire (QS).

« Le positionnement de la CAQ sur la question de l’immigration, de toute évidence, a favorisé le parti [de François Legault]. Mais on voit que l’environnement — qui est un autre enjeu associé au clivage libéral-autoritaire — a favorisé Québec solidaire », résume le professeur de science politique Éric Bélanger (Université McGill) lors d’un colloque tenu cette semaine par l’Équipe de recherche sur l’immigration au Québec et ailleurs.

Le clivage idéologique libéral-autoritaire est apparu au fil des quelque deux dernières décennies dans les démocraties occidentales qui ont été agitées par les « remous » de la mondialisation : intensification des flux migratoires, détérioration de l’environnement, etc. « Le contexte est porteur de ces enjeux-là, et certains partis politiques sont capables de les récupérer et de les activer », ajoute la professeure de science politique Valérie-Anne Mahéo (Université Laval).

Dans cet affrontement opposant les libéraux et les autoritaires, la CAQ a, pour le moment, le dessus sur QS.

« Une des clés du succès de la CAQ ces dernières années, c’est d’avoir bien saisi le climat d’opinion au Québec », soutient Éric Bélanger, après avoir coécrit avec Valérie-Anne Mahéo, Jean-François Daoust (Université d’Édimbourg) et Richard Nadeau (Université de Montréal) l’ouvrage à paraître Le nouvel électeur québécois (PUM).

En prévision du scrutin de 2018, le parti politique de François Legault a adopté « une position qui s’aligne sur la majorité » — et qui est populaire auprès des personnes plus âgées et moins scolarisées — en proposant de « prendre moins » d’immigrants, mais d’en « prendre soin », et de s’assurer qu’ils s’intègrent à la société québécoise — sa langue et ses valeurs — par le biais d’un « examen », mais aussi de légiférer pour interdire le port de signes religieux chez certains employés de l’État.

« Manifestement, ça a fait partie d’une stratégie de la part de la CAQ pour, durant les élections de 2018, faire une capture d’un groupe plus large d’électeurs qui étaient potentiellement anxieux culturellement et linguistiquement », souligne de son côté la professeure de science politique Mireille Paquet (Université Concordia).

Son confrère Antoine Bilodeau (Université Concordia) s’est employé à établir la liste des tâches à accomplir par tout immigrant, en ordre d’importance, selon les Québécois : « apprendre à parler français, adopter les valeurs du Québec, devenir autonome financièrement, être accepté par les autres Québécois, se désigner comme Québécois, se faire des amis québécois, participer à la société québécoise ».

Les immigrants satisfont-ils les attentes des Québécois ? s’est-il par la suite demandé. « Ce qui est particulièrement intéressant ou troublant, c’est que les priorités les plus importantes, soit apprendre le français et adopter les valeurs québécoises, ne sont pas évaluées très positivement par la population », indique Antoine Bilodeau. En revanche, « on juge que les immigrants se font beaucoup d’amis québécois, mais fondamentalement, ça nous laisse complètement indifférents », ajoute-t-il au passage.

Pour un modèle assimilationniste

« Paradoxe » : même s’ils placent l’« intégration » linguistique au sommet de leurs attentes à l’endroit des nouveaux arrivants, les Québécois se préoccupent « d’abord et avant tout » de les voir réussir leur intégration aux valeurs québécoises. En couplant des données, Antoine Bilodeau a aussi remarqué que les attentes des Québécois à cet égard varient en fonction de la région d’origine des immigrants. « On va vouloir des immigrants du Moyen-Orient si on évalue que les immigrants adoptent les valeurs québécoises. À l’inverse, on ne voudra pas d’immigrants du Moyen-Orient si on évalue que les immigrants n’adoptent pas les valeurs québécoises. […] [On va alors] trouver refuge en demandant plus d’immigration d’Europe, présumant […] que ce groupe d’immigrants là, d’emblée, a des valeurs similaires ou convergentes avec celles du Québec », explique-t-il.

Ni multiculturalistes ni interculturalistes, les Québécois soutiennent que les immigrants devraient se « fondre dans la société québécoise » plutôt que de « conserver leur culture » après avoir embrassé le Québec, a constaté Antoine Bilodeau au gré de ses recherches. « [On observe] une forte préférence pour ce qui ressemble, presque, à de… l’assimilation, si on veut utiliser les vrais mots », dit le professeur, partageant lui aussi l’impression que « de manière générale, la CAQ semble avoir bien compris où se situaient les électeurs, à tout le moins au Québec ».

Bref, la CAQ a tout avantage à entretenir le débat sur l’immigration — en dénonçant de temps à autre le passage de dizaines de migrants par jour par le chemin Roxham, par exemple — afin de renforcer ses appuis. « La CAQ va être capable de rouler là-dessus jusqu’à ce que le contexte change », fait valoir le professeur Éric Bélanger. Ce contexte pourrait changer si la crise climatique s’amplifie, ce qui serait « porteur pour un parti comme QS, qui veut se faire le porte-étendard » de la lutte contre les changements climatiques. « En plus, la jeune génération considère cet enjeu-là comme très important, beaucoup plus que les questions d’immigration », fait-il valoir.



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