Marguerite Blais contredit McCann et Arruda devant la coroner

Le gouvernement n’avait pas de préoccupations particulières pour les aînés et il n’a pas demandé au réseau de la santé de se préparer à l’arrivée du coronavirus en janvier 2020, a affirmé vendredi la ministre Marguerite Blais, mettant à mal la version des faits livrée par ses collègues à l’enquête de la coroner sur les décès survenus en CHSLD lors de la première vague.

Sous serment devant la coroner Géhane Kamel, la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants a contredit les témoignages de l’ex-directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, de l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann et de l’ex-sous-ministre à la Santé Yvan Gendron.

Tour à tour, ceux-ci avaient déclaré qu’ils craignaient, dès janvier ou février 2020, de voir la COVID-19 se propager dans les milieux d’hébergement pour aînés. La ministre McCann a quant à elle déclaré qu’elle avait alerté les p.-d.g. des établissements lors d’une importante rencontre tenue le 22 janvier 2020. « C’est ce qui était dit depuis janvier. Préparez les plans partout », a-t-elle dit devant la coroner. Quant à l’ex-sous-ministre Gendron, il a affirmé que le message envoyé au réseau était : « préparez-vous sur l’ensemble des services, incluant et particulièrement les personnes vulnérables en CHSLD ».

Dans un échange avec l’avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente les familles de six victimes de la COVID-19, la ministre Blais a contredit l’ensemble de ces déclarations. Elle a répondu « non » lorsque l’avocat lui a demandé si la rencontre du 22 janvier avait porté sur la vulnérabilité des personnes âgées, puis encore « non » lorsqu’il a voulu savoir si une directive avait alors été envoyée aux p.-d.g. Elle a ajouté qu’elle n’avait « pas souvenir » qu’il ait même été question des CHSLD lors de cette réunion au sommet.

« Ce n’est pas de ça dont on parle dans la réunion. On parle de ce qui se passe en Chine », a-t-elle souligné.

La ministre a également affirmé qu’elle n’avait pas été informée du risque pour les personnes âgées et vulnérables avant le 9 mars. Cette journée-là, elle a pris un vol de retour pour le Québec, puisque ses vacances d’une semaine se terminaient.

« Je veux juste que ce soit entendu sur l’enregistrement qu’il y a des témoignages qui sont venus dire totalement l’inverse de ce que vous dites ce matin », a alors lancé la coroner Kamel.

Avant cela, la juriste avait insisté sur le fait que le Dr Arruda, la ministre McCann et l’ex-sous-ministre Gendron avaient déclaré que les autorités se préoccupaient des risques pour les aînés dès janvier. « Des fois, il y a des écarts comme ça », a laissé tomber Me Kamel.

Les CHSLD « reconnus » pour gérer des éclosions

Mme Blais a par ailleurs indiqué que les CHSLD étaient « reconnus » pour gérer des éclosions, et qu’ils ont « une culture » de prévention et contrôle des infections (PCI). Elle a avancé que le 14 mars, lors de sa première rencontre avec la cellule de crise, on l’avait avisée que les personnes les plus à risque étaient les aînés et les personnes ayant des problèmes de santé.

« Mais on nous précise que les CHSLD sont habitués à faire face à diverses éclosions », a-t-elle ajouté dans sa présentation. Lors de son témoignage, en novembre, la ministre McCann avait rappelé que jusqu’à la fin février, les dirigeants avaient des informations leur laissant croire que la COVID-19 s’apparentait à une grippe.

Dans son rapport sur la première vague remis en novembre, la protectrice du citoyen relève que « l’expertise PCI s’est principalement développée [depuis 2015] dans les milieux hospitaliers plutôt qu’en CHSLD ». Elle note aussi que « malgré son absence d’expertise en matière de PCI, [la Direction générale des aînés et des proches aidants] était d’avis que les milieux de vie étaient habitués à faire face à des éclosions de grippe et de gastro-entérite » — ce que la COVID-19 n’était pas.

Dans son rapport d’étape, la protectrice du citoyen avait recommandé d’« implanter dans les CHSLD une culture rigoureuse en matière de PCI ». C’est d’ailleurs ce que le gouvernement a fait dans son plan de lutte contre la deuxième vague. En août 2020, il s’est engagé à nommer un responsable de la PCI dans chacun des établissements.

Le témoignage de Mme Blais a fait réagir la porte-parole de l’opposition officielle pour les aînés et les proches aidants. « À la lumière de ce que l’on a entendu aujourd’hui lors de son témoignage devant la coroner, nous estimons que Marguerite Blais ne peut plus assumer ses fonctions de ministre responsable des Aînés et des Proches aidants », a écrit Monique Sauvé sur Twitter.

Sol Zanetti, de Québec solidaire, a quant à lui réitéré sa demande d’une enquête publique sur l’ensemble de la gestion de la pandémie. « Le témoignage de Marguerite Blais m’a scié les jambes : la ministre contredit complètement Horacio Arruda et l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann. Qui dit la vérité ? » a-t-il demandé. Joël Arseneau, du Parti québécois, a publié une courte réaction sur Twitter : « De contradictions en contradictions, se rapproche-t-on de la vérité ? »

Une part de responsabilité

Marguerite Blais a amorcé son témoignage en acceptant sa part de responsabilité dans le drame qui s’est joué dans les CHSLD du Québec.

« J’aimerais vous dire que je prends mes responsabilités », a-t-elle lancé d’entrée de jeu, sans pouvoir retenir ses larmes. Il s’agit d’un changement de ton majeur pour Mme Blais. En mai 2020, elle avait refusé d’assumer la responsabilité du drame qui se déroulait en CHSLD, préférant évoquer « une responsabilité collective » face à une situation qui ne s’observe « pas seulement au Québec, mais à travers le monde entier ».

Devant la coroner Kamel, elle a souligné qu’elle était « trop émotive », en novembre, pour venir témoigner à l’enquête publique. À l’époque, Me Kamel avait dispensé Mme Blais de son témoignage, puisque la ministre était en congé de maladie pour cause d’épuisement professionnel. Mme Blais a expliqué vendredi avoir demandé la permission de son médecin pour venir témoigner à l’enquête.

« Je viens devant vous en toute humilité, en toute sérénité. C’est important pour moi, même si je suis en congé de maladie, d’obtenir un billet du médecin. Je considère que vous faites une enquête fondamentale pour le bien-être des familles. […] Je le dois aux familles », a-t-elle déclaré.

Des « émotions extrêmes »

Mme Blais est par ailleurs revenue sur une entrevue qu’elle a accordée à l’émission Enquête en septembre 2020. « Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais », avait-elle alors déclaré à Radio-Canada.

Interrogée sur les éléments qui auraient dû, selon elle, être « pris en considération » plus tôt, la ministre a louvoyé. « J’ai dit que je n’étais pas dans une circonstance pour accorder une entrevue à Enquête », a-t-elle répondu. Précédemment, elle avait dit ne pas avoir à l’époque « le recul nécessaire ». « J’étais dans des émotions extrêmes, a-t-elle reconnu. Quand je voyais les infections partout, je suis devenue plus qu’émotive. Cette entrevue-là ne reflète pas l’objectivité que j’ai aujourd’hui, avec le recul. »

Les audiences de la coroner ont été dérangées par quelques commentaires désobligeants au sujet de la ministre. Des citoyens ont exprimé leur mécontentement envers Mme Blais dans la section clavardage du logiciel utilisé pour diffuser l’enquête. « Je trouve ça un peu dommage que les gens vous “maganent” là-dedans comme être humain », lui a dit la coroner Kamel à la fin de son témoignage.

« Les familles font leur deuil, je fais mon deuil aussi de ces milliers de personnes qui sont décédées. C’est comme les miens, c’est ma famille, c’est ma raison de vivre », a expliqué Mme Blais, en pleurs. « Ce n’est pas un ministre tout seul qui peut tout faire : je ne peux pas faire apparaître des EPI [équipements de protection individuelle], je ne peux pas faire apparaître du personnel », a-t-elle conclu.

J’aimerais vous dire que je prends mes responsabilités.

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