McCann accusée d’avoir menti, la coroner reporte ses audiences

Danielle McCann a dit être «responsable au bout du compte» de la crise dans les CHSLD.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Danielle McCann a dit être «responsable au bout du compte» de la crise dans les CHSLD.

La coroner Géhane Kamel a reporté mercredi les audiences de l’enquête publique sur les décès en CHSLD pendant qu’à Québec, le gouvernement Legault a été la cible de toutes les attaques en raison d’un rapport accablant sur sa gestion de la première vague de COVID-19.

En matinée, les partis d’opposition ont reproché à l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann, au directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, et à de hauts fonctionnaires d’avoir menti sous serment la semaine dernière. Ceux-ci ont affirmé, devant la coroner, que le réseau avait été averti des risques du coronavirus chez les aînés dès janvier.

Or, un rapport de la protectrice du citoyen déposé mardi conclut que le gouvernement n’a posé « aucune action concrète et spécifique de préparation » des CHSLD avant la mi-mars 2020.

« Le gouvernement a menti, Mme McCann a menti. C’est ça, la vérité », a lancé la cheffe libérale, Dominique Anglade. À son avis, « ce serait une excellente idée que tout le monde vienne témoigner [devant la coroner] et vienne expliquer les contradictions dans les positions qui ont été prises ». Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a quant à lui demandé à la coroner Kamel de contraindre le Dr Arruda, la ministre McCann et deux sous-ministres « à témoigner à nouveau pour [qu’ils] s’explique[nt] sur leurs mensonges ».

Lors de son passage à l’enquête publique de la coroner sur les décès en CHSLD pendant la première vague, Mme McCann a déclaré que les p.-d.g. des CISSS et des CIUSSS « devaient mettre en branle » le plan de lutte contre une pandémie « à partir de janvier », pour bien préparer les CHSLD. Avant elle, des sous-ministres en santé et le Dr Arruda ont tour à tour insisté sur leurs inquiétudes pour les aînés en hébergement dès janvier ou février.

Mercredi, le premier ministre, François Legault, a apporté un éclairage différent. « Je trouve ça infiniment triste ce qui est arrivé, mais il n’y avait pas d’indication, en tout cas, de notre part, avant le mois de mars, qu’un tel drame arriverait dans les CHSLD », a-t-il admis au Salon bleu. « J’ai pris ma part des responsabilités, je ne me sauve pas », a-t-il aussi déclaré.

Devant ces nombreux rebondissements, la coroner Kamel a annoncé en après-midi son intention de reporter les audiences qui devaient se tenir le 30 novembre au 10 janvier. « La coroner, Me Géhane Kamel, souhaite ainsi avoir tout le temps requis pour apprécier la preuve documentaire qui est attendue pour le 29 novembre », a écrit le Bureau du coroner dans un communiqué. À cette date, la coroner devrait notamment recevoir les rapports d’inspection sur les CHSLD touchés lors de la première vague — rapports que la sous-ministre Natalie Rosebush avait dans un premier temps déclarés inexistants.Cette dernière, sous-ministre adjointe de la Direction générale des aînés et des proches aidants, est convoquée de nouveau le 1er décembre dans le cadre de cette enquête de la coroner.

   

McCann se défend

Pour s’expliquer, la ministre McCann a remis aux journalistes un avis de la Direction générale adjointe de la sécurité civile du ministère de la Santé. Dans la lettre datée du 28 janvier, la Direction résume les « attentes ministérielles » aux coordonnateurs de sécurité civile des établissements du réseau. À aucun endroit, les CHSLD ou les centres d’hébergement pour personnes vulnérables n’y sont mentionnés.

 

« C’est une lettre qui parle des établissements au sens large, a reconnu la ministre, aujourd’hui à l’Enseignement supérieur. Il n’y a pas de mention non plus des hôpitaux, on ne mentionne pas des volets d’établissements spécifiques. C’est un plan global. »

Elle a reconnu que le gouvernement a « vraiment concentré [ses] efforts sur les hôpitaux », car il craignait qu’un scénario comme celui qui se déroulait en Italie se reproduise au Québec. Elle s’est dite « responsable au bout du compte » de ce qui s’est produit dans les CHSLD.

« La sensibilité, je l’ai, pour les CHSLD. Mais je dois vous dire, je suis tellement triste de ce qui s’est passé, c’est un drame innommable. Avec les informations qu’on avait, on a fait tout ce qu’on a pu. Mais il faut aussi reconnaître les failles dans notre système », a-t-elle laissé tomber. En anglais, elle a dit « compatir avec les familles » (« I feel so much for the families »). « Et je vais vivre avec ça pour le reste de ma vie. »

Un « mensonge coordonné »

Pour la deuxième fois en autant de jours, les élus des partis d’opposition ont consacré l’ensemble de la période des questions aux enjeux entourant la gestion de la première vague de la pandémie. « Est-ce que le premier ministre est toujours prêt à se donner une note parfaite sur la gestion de la pandémie ? » a demandé le député péquiste Joël Arseneau. En décembre 2020, François Legault avait dit qu’il n’avait, à son avis, commis aucune erreur depuis le début de la crise sanitaire.

En référence aux témoignages de Mme McCann, du Dr Arruda et des sous-ministres devant la coroner, M. St-Pierre Plamondon a lancé qu’il s’agissait d’« un mensonge vraisemblablement coordonné ». « Il y a une crise de confiance, il y a une remise en question de la fiabilité et de la crédibilité de ce gouvernement-là, parce que ce n’est pas l’oubli d’une seule personne, c’est concerté », a-t-il indiqué.

La députée solidaire Manon Massé a cherché à savoir « qui dit vrai ». « Qui dit vrai concernant la préparation des CHSLD lors de la première vague ? Est-ce la protectrice du citoyen ? Ou est-ce la ministre ? » a-t-elle lancé.

Québec solidaire a annoncé son intention de déposer une motion — qui forcera un débat de deux heures — pour exiger la tenue d’une commission d’enquête publique « plus large » sur la gestion de la pandémie de COVID-19. Le parti souhaite que l’exercice s’intéresse aussi au réseau de l’éducation ou de la petite enfance, vu « l’interconnexion de tous les aspects du système québécois ».

Le Parti québécois demande quant à lui que l’enquête se concentre davantage sur la gestion gouvernementale de la pandémie et l’octroi de contrats de gré à gré. Le Parti libéral réclame de son côté une commission d’enquête publique et indépendante sur la gestion de la pandémie dans les CHSLD et les résidences privées pour aînés.

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