L'ascension pragmatique de la CAQ, qui fête son 10e anniversaire

François Legault s’apprête à s’adresser aux journalistes lors d’un conseil général de la CAQ, en mai 2019.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir François Legault s’apprête à s’adresser aux journalistes lors d’un conseil général de la CAQ, en mai 2019.

La Coalition avenir Québec célèbre le dixième anniversaire de sa fondation à l’occasion d’un conseil général à Trois-Rivières. Retour sur une série de modulations qui ont mené la formation à choisir une étiquette nationaliste après les avoir rejetées toutes.

Au sein des caravanes de tournée, les campagnes électorales se terminent toujours par un traditionnel souper réunissant le chef, son équipe et les journalistes. Le 3 septembre 2012, à moins de douze heures de l’ouverture des bureaux de vote provinciaux, Martin Koskinen, éminence grise de François Legault, est assis à une table de restaurant. « Notre objectif, c’est de remplacer les libéraux », esquisse-t-il entre deux plats, dans le brouhaha de la salle.

La Coalition avenir Québec (CAQ) terminait ce soir-là sa première campagne. Le 14 novembre 2011, M. Legault avait lancé son parti en rejetant les étiquettes. « On n’est ni fédéraliste ni souverainiste, ni de gauche ni de droite »,disait-il alors, deux ans après avoir quitté le Parti québécois (PQ).

Au pouvoir depuis neuf ans, les libéraux de Jean Charest tentaient en 2012 d’obtenir un nouveau mandat malgré les allégations de malversation dans le financement politique.

Dans les semaines qui ont précédé l’élection, la caravane caquiste s’était aventurée jusque dans des bastions libéraux du West Island, courtisant le vote anglophone. Les journalistes avaient remarqué la présence de personnalités libérales lors d’un événement militant au siège de la Coalition.

Neuf ans plus tard, M. Koskinen, maintenant directeur de cabinet du premier ministre, souligne au Devoir qu’une « fatigue politique énorme » existait à l’égard du gouvernement Charest.

La directrice générale de la CAQ, Brigitte Legault, en poste depuis 2011 à part un bref intermède vers 2014, se souvient aujourd’hui que sa formation avait ciblé le Parti libéral du Québec (PLQ) parce que « le vote à aller chercher était là ». Le parti disposait toutefois de moyens et d’informations limités pour élaborer sa stratégie. « On n’avait pas de données, raconte Mme Legault en entrevue. Juste de faire la campagne en 2012, comme les autres, c’était déjà un succès. »

En pleine campagne, la nouvelle formation politique réalise néanmoins un coup fumant : M. Legault annonce la candidature de l’ex-chef de police Jacques Duchesneau dans la circonscription de Saint-Jérôme. Il le présente comme « notre Eliot Ness québécois ».

Mais c’était insuffisant pour vaincre les libéraux. Jean Charest fait élire 50 députés dans l’opposition. Le PQ et ses 54 élus ne peuvent former qu’un gouvernement minoritaire. La CAQ doit se contenter de 19 députés.

Mme Legault, qui avait elle-même été militante du Parti libéral du Canada, rappelle comment la CAQ s’est retrouvée ensuite prise en étau, entre les péquistes et libéraux, avec un gouvernement minoritaire. « Ça a été une période difficile », avoue-t-elle.

À l’image des espoirs déçus, Jacques Duchesneau jette l’éponge, début 2014, quelques semaines avant le déclenchement d’une campagne électorale par Pauline Marois, qui espère obtenir un mandat majoritaire.

« J’ai donné ce que je pouvais offrir », déclare-t-il.

Ce départ donne le ton à la campagne caquiste, dont le slogan est « On se donne Legault ».

L’éclipse Péladeau

Quelques jours tard, alors que la campagne bat son plein, c’est au tour du PQ de faire un coup fumant. Le poing levé, Pierre Karl Péladeau annonce sa candidature à Saint-Jérôme, à l’endroit même où M. Duchesneau vient de tirer sa révérence. Dans les rangs caquistes, certains sont « catastrophés ».

On n’avait pas de données. Juste de faire la campagne en 2012, comme les autres, c’était déjà un succès.

 

François Legault peine à faire entendre son message dans la polarisation souverainiste-fédéraliste. Fin mars 2014, une dizaine de jours avant le vote, il change de registre.

« Si vous voulez reconnaître que les neuf années libérales ont donné la merde qu’on a actuellement, eh bien… changez ! Essayez une autre recette », lance-t-il.

Deux jours plus tard, il tente de souligner qu’il a le courage nécessaire pour diriger le Québec. « Jean Charest n’avait pas de couilles, Philippe Couillard n’en a pas plus », affirme-t-il. Peine perdue. La CAQ obtient moins de voix qu’en 2012. Mais récolte trois sièges de plus, pour un total de 22, au scrutin d’avril 2014.

Cinq mois plus tard, le caucus de la CAQ se réunit en territoire péquiste, à Saguenay. La cible a changé. Après deux élections, le parti a des données. Brigitte Legault observe une tendance.

« Le PQ était en chute libre, dit-elle. Ce qui n’était pas tout à fait le cas du PLQ, qui maintenait son niveau malgré les commissions d’enquête. »

Mais les planètes ne sont pas encore alignées. Dans l’opposition, François Legault est soumis à une éclipse quasi quotidienne : Pierre Karl Péladeau, qui devient chef du PQ en 2015.

« Il était dans le même casting que M. Legault, avec une forte notoriété », se souvient Pascal Mailhot, qui était dans l’entourage du chef caquiste.

L’actionnaire de contrôle de Québecor brille chaque matin de tous ses feux dans les corridors du parlement. Les journalistes n’hésitent pas à laisser en plan le chef caquiste lorsque son adversaire apparaît.

Tentant de sortir de l’ombre, François Legault tient parfois des propos étonnants. Un matin de mai 2015, M. Legault affirme que Québecor sera incapable d’obtenir le retour des Nordiques parce que M. Péladeau est indépendantiste.

En toile de fond se joue alors l’élection partielle de Chauveau. La CAQ peine à conserver cette circonscription abandonnée par son député, Gérard Deltell, qui a fait le saut en politique fédérale.

L’animatrice de télévision Julie Snyder, alors conjointe de M. Péladeau, fait campagne sur le terrain pour le PQ. Et les libéraux, qui remporteront finalement la circonscription, répètent dans leur porte-à-porte que M. Legault est toujours souverainiste.

Après ce revers cuisant, M. Legault reconnaît qu’il traverse une période difficile. Il confie avoir même songé à démissionner.

Un logo bleu

 

Mais la CAQ poursuit sa « marche bleue ». La formation décide d’affiner son message. En novembre 2015, la CAQ opère son virage nationaliste. La formation remplace son logo multicolore par un nouveau, tout bleu et fleurdelisé. Elle dévoile un plan qui prévoit une série de demandes à Ottawa, dont la reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise.

La CAQ choisit finalement une étiquette. « Et l’étiquette, c’était le nationalisme, dit Brigitte Legault. Il a fallu s’en donner une pour que les électeurs comprennent le projet qu’on mettait sur la table. »

En mai 2016, le ciel s’éclaircit. Après un an à la tête du PQ, « PKP » quitte le navire. « Son départ a libéré un espace, dit Pascal Mailhot. On s’est mis progressivement à monter dans les sondages. »

En mai 2017, la CAQ dépasse le PQ dans les intentions de vote. « Une étape majeure », souligne M. Mailhot, maintenant directeur de la planification au cabinet du premier ministre.

Si la partielle de Chauveau a marqué la traversée du désert de la CAQ, deux ans plus tôt, celle de la circonscription de Louis-Hébert, à Québec, concrétise la lancée de la formation politique, en octobre 2017. À un an de l’élection générale, la CAQ ravit ce bastion libéral grâce à sa candidate Geneviève Guilbault.

La CAQ aurait très bien pu disparaître sous la barre des 20 % et devenir une formation qui en aurait rejoint d’autres dans les notes de bas de page des livres d’histoire politique.

 

Au quartier général de la CAQ, Brigitte Legault voit une ouverture. « On était le deuxième choix de tout le monde », dit-elle. Le défi, pour maintenir cette tendance favorable, est de montrer que la CAQ n’est pas le parti d’un seul homme. Mme Legault s’affaire à multiplier l’annonce de candidatures.

« Une fois que quelques-uns ont dit oui, la roue s’est mise à tourner, explique-t-elle. Le crescendo, on l’a créé. » Chantal Rouleau, Sonia LeBel, Pierre Fitzgibbon, Christian Dubé. Puis Marguerite Blais, l’ex-ministre libérale.

« C’était un gros symbole qu’au PLQ, c’est fini, affirme Mme Legault. À elle seule, elle a convaincu les 65 ans et plus de voter pour nous. »

Pour le politologue de l’Université de l’Alberta Frédéric Boily, le virage nationaliste de la CAQ a été déterminant. « La CAQ aurait très bien pu disparaître sous la barre des 20 % et devenir une formation qui en aurait rejoint d’autres dans les notes de bas de page des livres d’histoire politique », dit-il.

Selon M. Boily, une partie de cesuccès s’explique aussi par un changement de ton. « [La CAQ] avait en 2018 un discours de parti de gouvernement, affirme-t-il. Les éléments de populisme protestataire que traînait la CAQ en 2012 et 2014, on avait mis ça de côté. »

Vers 2022

 

À moins d’un an des élections, avec un mandat marqué par la gestion de la pandémie, la CAQ trône en tête des sondages avec des niveaux d’appuis qui pourraient faire passer son caucus de 75 à 100 députés.

Avec des adversaires libéraux et péquistes en position de faiblesse, BrigitteLegault note que la CAQ a quand même un défi devant elle. Les attentes sont élevées et le succès dépendra de ses propositions. « Si on fait une campagne par rapport à nos adversaires, c’est sûr qu’on perd », illustre-t-elle.

Les militants caquistes seront d’ailleurs réunis en conseil général en fin de semaine à Trois-Rivières pour discuter de propositions ciblant les régions.

D’ici l’élection, le parti devra aussi continuer à justifier ses décisions au quotidien, souligne Mme Legault.

« C’est là où tu peux être ton propre ennemi, affirme la stratège. Tu es à la télé, tous les jours tu as un message à porter, et tous les jours les gens suivent ce que tu dis. Dans l’opposition, tu es un peu plus à l’ombre. »

Pouvoir faire amende honorable

À partir de la dernière campagne électorale, François Legault s’est distingué par sa capacité à faire accepter ses erreurs après s’être trouvé en position délicate.

Lors d’un débat télévisé, en septembre 2018, le chef caquiste reconnaît son erreur quant aux conséquences des tests de valeurs et de français qu’il souhaitait imposer aux immigrants. « Je ne suis pas parfait », lance-t-il. En décembre 2020, M. Legault met fin aux attaques des partis de l’opposition, qui lui reprochent d’avoir surestimé sa gestion de la pandémie. « Je ne me donne pas une note parfaite », affirme-t-il. M. Legault lâche encore une fois du lest, en avril, après avoir affirméqu’il était possible de se loger à partir de 500 $ par mois à Montréal. « Si je n’ai pas été assez clair, je m’en excuse. » Plus récemment, cet automne, M. Legault a reconnu qu’il avait manqué de compassion envers les Autochtones à la suite d’une journée commémorative et du dépôt du rapport sur la mort de Joyce Echaquan. « Je prends la responsabilité qui me revient », a-t-il dit.

Professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM, Olivier Turbide croit que cette façon de faire répond aux nouvelles attentes de la population, qui recherche des valeurs d’authenticité et d’honnêteté chez ses dirigeants. « C’est une des forces de François Legault, de construire cette image de proximité, explique-t-il. L’excuse participe très fortement à la construction de son image. » Cette construction est cohérente avec la stratégie de communication politique de la CAQ et du gouvernement. « Ça correspond à une vision pragmatique de la gestion de l’État, pas enfermée dans des dogmes ou l’idéologie », note M. Turbide.



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