Les anglophones s’estiment abandonnés à leur sort

Des membres de la communauté se désolent de l’ambivalence des élus libéraux à l’Assemblée nationale.
Photo: Illustration Laurianne Poirier Des membres de la communauté se désolent de l’ambivalence des élus libéraux à l’Assemblée nationale.

Décembre 1988. Le ministre Clifford Lincoln démissionne à contrecœur du gouvernement de Robert Bourassa. Il ne peut se résigner à appuyer l’emploi de la disposition de dérogation de la Charte des droits et libertés pour maintenir l’unilinguisme français dans l’affichage commercial extérieur.

Trois décennies plus tard, le nonagénaire n’envisagerait pas deux secondes, contrairement au Parti libéral du Québec actuel, la possibilité de cautionner l’utilisation préventive de la disposition de dérogation pour mettre l’ensemble du projet de loi 96 à l’abri de contestations judiciaires. « Je suis libéral à cause des valeurs que [le parti] a épousées, surtout les valeurs individuelles », souligne le natif de l’île Maurice, « une colonie anglaise où le gouverneur était omnipotent ».

« Divisif » et « discriminatoire », « Gestapo », etc. : des figures importantes de la communauté d’expression anglaise ont décrié le projet de renforcement des mesures de protection du français au Québec ces dernières semaines, tranchant avec le ton tout en nuances adopté par les élus libéraux — à tout le moins dans l’hôtel du Parlement.

« Moi, si je n’étais pas d’accord avec quelque chose, je le dirais franchement, coûte que coûte. Un moment donné, il faut vivre avec soi-même. Si ça me fait des torts publics, just too bad », insiste Clifford Lincoln.

Les députés libéraux actuels relaient-ils adéquatement les préoccupations exprimées au sujet du projet de loi 96 dans les circonscriptions qu’ils représentent à l’Assemblée nationale ? lui demande Le Devoir. Avec 10 % d’appui auprès de l’électorat francophone, le PLQ « se trouve entre l’arbre et l’écorce », répond M. Lincoln. « À la minute où ils vont s’opposer formellement à la loi 96, ils seront tout de suite qualifiés d’“anti-Québec”, d’“anti-français”, et ça va coller »,observe l’ex-député de l’Assemblée nationale (1981-1989) et de la Chambre des communes (1994-2004).

Cela dit, il n’arrive pas à s’imaginer voir les élus libéraux faire bloc derrière le projet de loi 96 dans sa forme actuelle.

« J’espère que ça ne va pas en arriver là. Les libéraux, par exemple, étaient toujours des alliés de la communauté anglophone. On aimerait voir ça continuer », poursuit Eva Ludvig, l’administratrice du Quebec Community Groups Network (QCGN). À ses yeux, il y va de la survie du « Québec inclusif » qu’elle connaît.

Si le PLQ vote pour le projet de loi 96, Robert Libman appréhende des « réactions viscérales » semblables à celles qui l’ont envoyé, en 1989, représenter les couleurs du Parti égalité à l’Assemblée nationale en compagnie de Gordon Atkinson, Neil Cameron et Richard Holden.

L’émergence d’un Parti égalité nouveau genre « pourrait être très utile » pour exprimer sans détour le point de vue des Québécois anglophones, selon lui. Pour l’heure, la « résignation » a le dessus sur la protestation, estime M. Libman. « Mais si quelqu’un organise d’une façon efficace une option pour la communauté anglophone pour les prochaines élections, vous allez voir un abandon du Parti libéral », prédit-il.

« La communauté anglophone pense que le PLQ ne fait presque rien pour protéger ses droits parce qu’ils savent déjà que notre vote est dans leur poche », indique l’ex-chef du Parti égalité (1988-1993). Le PLQ recueillait l’appui de 55 % des électeurs non francophones en octobre 2021, comparativement à 58 % en octobre 2020, selon le dernier sondage effectué par Léger.

À la tête du Comité spécial sur la politique linguistique, Colin Standish se désole de « ne pas voir plus d’activismede la part du PLQ » sur lefront linguistique. Le juriste s’est donné pour mission de combattre plusieurs propositions de la réforme Jolin-Barrette, dont les vastes pouvoirs « de perquisition et de saisie » accordés aux inspecteurs de l’Office québécois de la langue française, les « restrictions » aux services gouvernementaux en anglais, le gel des admissions dans les cégeps anglophones et le retrait du statut bilingue de plus de 50 municipalités.

Pourrait-il créer un nouveau parti politique ? L’idée a fait l’objet de discussions informelles, rien de plus, assure-t-il au Devoir.



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