Querelle politique au sujet de Joyce Echaquan

Le Conseil de la nation atikamekw (CNA) a reproché au gouvernement d’avoir «instrumentalisé» la journée de commémoration.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Conseil de la nation atikamekw (CNA) a reproché au gouvernement d’avoir «instrumentalisé» la journée de commémoration.

Les partis d’opposition ont unanimement dénoncé mercredi les propos « inappropriés » du premier ministre François Legault au cours d’échanges au sujet de Joyce Echaquan, cette femme atikamekw morte il y a un an sous les insultes racistes du personnel de l’hôpital de Joliette. En parallèle, le Conseil de la nation atikamekw (CNA) a reproché au gouvernement d’avoir « instrumentalisé » la journée de commémoration.

La cheffe libérale, Dominique Anglade, a réclamé des excuses de la part de M. Legault. « Ça m’a profondément déçue et mise en colère », a aussi déclaré la solidaire Manon Massé,qui a quitté le Salon bleu en pleine séance mardi. Le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, a quant à lui dit avoir trouvé l’échange « déplacé » et « hargneux ».

En guise de réplique, le premier ministre a reproché aux partis d’opposition de « faire de la petite politique ».

La veille, des échanges visant à honorer la mémoire de Mme Echaquan ont tourné à l’affrontement au Salon bleu. M. Legault a reproché au député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois de « s’obstiner à diviser les Québécois » et d’être « radical » lorsqu’il reproche au gouvernement de nier l’existence du racisme systémique.

Cette notion est au cœur du Principe de Joyce, adopté par la nation atikamekw dans la foulée du décès de Mme Echaquan. Et puisque le gouvernement Legault réfute la notion de racisme systémique, il s’oppose à l’adoption du principe, qui vise « à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé ».

M. Legault a aussi répondu mardi à une question sur Joyce Echaquan en dénonçant une vidéo du député libéral Greg Kelley. Le premier ministre a reproché à son adversaire politique de « faire un amalgame » entre la femme atikamekw et le projet de loi 96 sur la langue française.

Dans cette vidéo diffusée en juin dernier, M. Kelley s’en prend aux lois caquistes sur l’immigration et sur la laïcité de l’État, avant de dénoncer le refus du gouvernement de reconnaître le racisme systémique dans la foulée du décès de Joyce Echaquan. « Et laissez-moi en rajouter, dit-il. [Il y a] le projet de loi 96, où on utilise encore la clause dérogatoire pour restreindre et enlever des droits. »

De l’avis de M. Legault, le lien établi par M. Kelley est « odieux ». « Je ne pouvais pas, comme premier ministre du Québec, laisser [M. Kelley] insulter les Québécois », a-t-il dit.

Le bon moment ?

Aux journalistes qui lui ont demandé si le moment et la tribune étaient appropriés, il a rétorqué en rappelant qu’il avait déjà répondu auparavant à une série de questions sur Mme Echaquan.

« S’il y a quelqu’un qui a instrumentalisé l’anniversaire de [la mort de] Mme Echaquan, c’est Gabriel Nadeau-Dubois et Dominique Anglade, a-t-il affirmé. Quand ils laissent entendre que, si je ne reconnais pas le racisme systémique, je suis raciste, c’est eux autres qui font de la petite politique. »

Au cours de la cérémonie de commémoration à la mémoire de Mme Echaquan, les orateurs sont revenus à maintes reprises sur la nécessité pour le gouvernement de reconnaître le racisme systémique. Or, « il y a une grande partie des Québécois qui disent qu’il n’y en a pas, de système raciste », a souligné M. Legault. Il a encouragé les Québécois à se « respecter » et à « travailler ensemble à lutter contre le racisme ».

Après la sortie du premier ministre, Québec solidaire en a remis une couche. M. Nadeau-Dubois a reproché à M. Legault de n’avoir « jamais pris la peine d’écouter les Autochtones », qui lui demandent de reconnaître le racisme systémique. « C’est peut-être ça, le problème », a-t-il écrit dans un communiqué.

De son côté, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, n’a pas voulu dire si la réaction du premier ministre l’avait mis mal à l’aise. « Je n’étais pas là [mardi], mais est-ce que je trouve que [le Salon bleu], c’est un endroit propice à un débat aussi profond que nos relations avec les Premières Nations ? Est-ce que je pense qu’il faut être prudent quand on parle de relations avec les Premières Nations, de ne pas tomber du côté partisan ? C’est très difficile », a-t-il plutôt répondu.

En fin de journée, le CNA a reproché au gouvernement Legault d’avoir fait une « récupération politique » du premier anniversaire de la mort de Mme Echaquan. L’organisation a entre autres révélé que la famille de la défunte avait demandé « un délai de réflexion » à Québec avant qu’une annonce visant à nommer une réserve de biodiversité en son honneur soit faite. « Le fait d’effectuer ces annonces sans se soucier de l’impact sur la famille […] est déplorable et démontre un manque flagrant de considération et de collaboration », a-t-il écrit.

Le CNA s’en est aussi pris à l’Ordre des infirmières en raison du moment choisi pour annoncer la radiation, pour un an, de l’infirmière qui a insulté Mme Echaquan.Le ministre Lafrenière s’est ensuite dit « surpris » par la sortie du CNA, et il a assuré que donner à une réserve de biodiversité le nom de Joyce Echaqan était une « demande claire de la famille ».

Recul sur la sécurisation culturelle

Le ministre Lafrenière s’est par ailleurs exprimé sur le recul de Québec au sujet de l’inclusion de la notion de sécurisation culturelle dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux.

Il a expliqué que, à son avis, la volonté du gouvernement d’inclure cette notion dans le prochain projet de loi sur la sécurisation des données aurait été mal reçue. « On travaille pour trouver le bon outil, pour que ce soit respectueux des Premières Nations, de ce qu’ils aiment », a-t-il assuré. Son cabinet cherche à éviter de froisser les Autochtones, comme ça avait été le cas lorsqu’il avait ajouté des dispositions sur les enfants disparus à un projet de loi sur les pharmaciens.

En mars dernier, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, avait dit souhaiter inclure la notion de sécurisation culturelle dans la loi « très bientôt ». Le gouvernement a néanmoins refusé mardi de s’engager à le faire d’ici décembre. L’inclusion de cette notion dans la loi était une recommandation de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (aussi appelée la commission Viens).

Les Premières Nations appellent à la solidarité

Déçues de l’attitude du gouvernement Legault, les Premières Nations se tournent vers la population et invitent les Québécois à se manifester pour appuyer la réconciliation et la lutte contre la discrimination.

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, a ainsi appelé les Québécois à participer jeudi à la Marche pour la vérité et la réconciliation qui se déroulera à Montréal. L’Assemblée encourage également tous les Québécois qui se veulent ses alliés à publier une photo ou une vidéo d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux avec les mots-clés #AgirContreLeRacisme et #PremièresNations.

La Presse canadienne



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