La rentrée (scolaire et parlementaire) des élus québécois

Après une année marquée par la COVID-19, les élus seront de retour en Chambre pour cette rentrée parlementaire.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Après une année marquée par la COVID-19, les élus seront de retour en Chambre pour cette rentrée parlementaire.

S’il fallait produire un portrait-robot de l’élu québécois, celui-ci serait universitaire, diplômé d’une école publique et globalement satisfait de son expérience dans le réseau de l’éducation. Voilà ce qui ressort d’un questionnaire que Le Devoir a envoyé aux élus le printemps dernier. Quels souvenirs gardent-ils de leur passage sur les bancs d’école ? Quelle est leur plus belle réussite scolaire ? En cette période de rentrée — scolaire et parlementaire —, des membres des quatre partis ayant élu des députés à l’Assemblée nationale évoquent leurs meilleurs (et leurs pires) moments en classe.
 

Une étoile dans le cahier de Marwah Rizqy

Dans son questionnaire, Le Devoir a invité les 125 parlementaires québécois à dire qui, parmi leurs collègues, ferait le meilleur enseignant ou la meilleure enseignante. Les 66 élus qui se sont prêtés à l’exercice ont d’abord choisi la députée libérale et critique de l’opposition officielle en matière d’éducation, Marwah Rizqy. Elle est suivie de près par son collègue libéral Gaétan Barrette et les ministres caquistes Jean-François Roberge et Christian Dubé, tous ex æquo en deuxième place.

Elle est « concise et précise dans son propos », elle « parle une langue que tout le monde comprend », elle est « dynamique et passionnée », ont notamment écrit les élus qui ont accordé leur vote à Mme Rizqy. « Les élus reconnaissent la passion de ma collègue Marwah pour l’éducation », a souligné son adversaire politique Jean-François Roberge. « Nous avons tous les deux à cœur la réussite des élèves, et nous allons continuer à travailler ensemble pour améliorer le réseau », a-t-il ajouté.

Dans les mots de Gaétan Barrette, la « méthode Rizqy » se résume comme suit : « Elle est très intelligente et capable d’encapsuler n’importe quel sujet pour le rendre très compréhensible. » La députée est dans « une ligue supérieure », a-t-il souligné, en disant apprécier « à sa juste et pleine valeur » le compliment que ses collègues lui ont fait en le nommant également. Quant au ministre Dubé, il a accueilli sa nomination avec humour : « Ça me donne le goût de ressortir mes tableaux de données lors des points de presse ! Vous me donnez des bons arguments… »

« C’est vraiment flatteur », a répondu la députée Rizqy lorsque Le Devoir l’a avisée du choix de ses collègues. « J’ai battu Jean-François Roberge ? Les trois, en deuxième position, ce sont des hommes ? Je suis doublement flattée alors ! » a-t-elle ensuite lancé. Dans ses fonctions d’élue, elle dit s’inspirer des stratégies qu’elle avait développées comme professeure à l’Université de Sherbrooke pour « capter et, surtout, maintenir l’attention » de ses interlocuteurs. En général, elle cherche aussi à « frapper l’imaginaire avec des dossiers qui sont complexes », a-t-elle ajouté.

Et à qui a-t-elle accordé son vote dans notre questionnaire ? À la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, a-t-elle répondu. « Elle comprend vite et elle explique bien. Et elle parle vite comme moi ! »

Christine St-Pierre, de l’école de rang au professeur Matteau

Quand l’élue libérale Christine St-Pierre raconte son expérience à l’école primaire, à « un mille » à pied de sa maison de Saint-Roch-des-Aulnaies, dans Chaudière-Appalaches, elle éclate de rire. « C’est comme Les filles de Caleb ! » lance-t-elle.

Dans la biographie qu’elle a publiée l’an dernier, elle refait la route entre « l’école de rang et le rang de ministre », qu’elle a atteint en 2007. Mais dans son livre comme en entrevue, elle insiste sur le rôle qu’a joué, au tournant des années 1960, l’enseignant Pierre Matteau, un professeur « moderne » qui a coloré son parcours scolaire. Le Devoir est allé à sa rencontre à Québec.

Le retraité de 77 ans nous reçoit chez lui et sort les notes qu’il a prises au sujet de sa carrière et de son ancienne élève. « Christine, c’était une fille très présente en classe, vivante, très attentive. […] Elle était très, très intéressée. Les petites sœurs St-Pierre, elles étaient toutes comme ça », se rappelle M. Matteau. Il a enseigné l’histoire et les relations internationales à celle qui allait devenir ministre… des Relations internationales quelques décennies plus tard.

 
Photo: Courtoisie La députée de l’Acadie, pour le Parti libéral du Québec, Christine St-Pierre

En 1967, Pierre Matteau obtient un premier poste au collège privé de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. Il étudiait encore à l’Université Laval et avait à peine dix ans de plus que ses élèves. Son premier emploi lui permet de rembourser une « grosse » dépense : « une Volkswagen à 1200 $» qu’il venait tout juste de s’acheter. M. Matteau se rappelle que ses étudiants de Belles-lettres (le nom donné à la cinquième année du cours classique) étaient « faciles ». Mais « j’enseignais quasiment ce que j’apprenais [à l’université], au fur et à mesure ! » souligne-t-il.

Mme St-Pierre se souvient quant à elle d’un enseignant « jeune et enthousiaste », qu’elle qualifie de « génie de la pédagogie » dans son livre. « On le trouvait moderne », dit-elle. « Moins rigide » et « moins austère », aussi, à une époque où « on commençait à voir les premières étapes du féminisme » et une évolution des mentalités.
 

 


Pierre Matteau a tôt fait de s’engager auprès du Parti québécois, d’animer des débats politiques dans ses cours et de réorienter sa carrière, quelques années plus tard, pour la recentrer sur la pédagogie. À l’époque où « Christine » était dans sa classe, il a épaulé sa jeune élève dans son premier « travail long », qu’elle avait consacré à Maurice Duplessis. Malgré ses convictions, M. Matteau « n’avait jamais tenté de diaboliser M. Duplessis », se rappelle son ancienne élève. « La pédagogie n’était pas idéologique. » L’élue se souvient aussi des 10 points qu’elle avait perdus parce qu’elle avait fait autant de fautes d’orthographe. « Ça, tu t’en souviens jusqu’à la fin de tes jours ! » dit-elle en riant. Pierre Matteau non plus ne l’a pas oublié : « Sur l’orthographe, j’étais effectivement sévère », reconnaît-il avec un sourire en coin.

Vincent Marissal, raccroché par le cégep

Au début de la quarantaine, le député solidaire Vincent Marissal a regardé le mur de sa cuisine, où il accrochait les diplômes que sa fille cumulait à la garderie. « Le plus beau sourire, les plus beaux dessins, le bébé est propre », énumère-t-il. Il était journaliste à La Presse à cette époque, et puis « ça [l’a] frappé ». « Je me suis dit : un jour, mes enfants [vont] me dire : “Toi papa, tu n’as même pas fini ton bac et c’est pas grave, tu as eu une carrière quand même”. »

Son parcours scolaire a pourtant commencé autrement. En 1re secondaire, il était si doué qu’on lui a fait sauter une année. Sauf que dans « l’horrible polyvalente des années 1970 » que M. Marissal a fréquentée à Granby, « ça s’est un peu gâté », relate-t-il. « J’ai pris un retard que je n’ai jamais réussi à rattraper. » En 5e secondaire, il abandonne ses études. « J’ai vécu ma vie de jeune bum pendant cinq ans », dit-il.

Au début de la vingtaine, il s’est décidé à finir ses mathématiques de 5e secondaire, en plein été, pour passer au niveau collégial. « La journée de la rentrée, j’avais stationné ma voiture dans le stationnement du cégep [de Granby] et je m’en souviens. Ma main droite me disait : “Redémarre l’auto et sacre ton camp d’ici.” Tandis que ma main gauche me disait : “Non, non, sors et va à l’école.” […] Finalement, c’est la main gauche qui a gagné, et ça a vraiment été la meilleure décision de ma vie », relate-t-il.

Photo: Michel St-Jean La Voix de l'Est Le député de Rosemont pour Québec solidaire, Vincent Marissal, en 1992, lors de sa deuxième année d’études à l'UQAM.

Il dit avoir vécu ses plus belles années d’études au cégep. « N’eût été [l’appui] de ces profs-là, en particulier les profs de français, je ne sais pas ce que j’aurais fait. […] Ils m’ont vraiment épaulé, vraiment aidé, et je leur en suis très reconnaissant aujourd’hui », souligne-t-il.

M. Marissal a finalement trouvé son chemin… jusqu’au baccalauréat en journalisme. Il a été embauché à La Voix de l’Est, puis au Soleil, avant même de pouvoir terminer ses études. « Ils m’avaient engagé avec la condition que je finisse mon bac, mais après, il n’y a plus personne qui y a pensé et qui me l’a demandé ! » lance-t-il.
 

 


Reste qu’il est bel et bien parvenu à obtenir son diplôme. Ses trois derniers crédits universitaires, il les a eus en réalisant un stage d’observation — puis « un rapport de 30 pages » — sur l’émission Bazzo.tv… à laquelle il participait comme chroniqueur.

Chantale Jeannotte, de Montréal-Est à Paris

Si la députée caquiste Chantale Jeannotte aime dire qu’elle est « une femme “raffinée” », ce n’est pas parce qu’elle a étudié au doctorat à Paris. C’est plutôt parce qu’elle a grandi à Montréal-Est, une ville aux vastes installations pétrolières enclavée dans la métropole.

Son père, qui travaillait à la raffinerie Shell, parlait anglais. Et « moi, dit-elle, j’étais ambitieuse ». Chantale Jeannotte voulait être bilingue ; elle voulait aussi « remplacer [les journalistes] Madeleine Poulin ou Denise Bombardier », faire du théâtre, animer à la radio. Mais elle devait d’abord étudier. Et « mes parents n’étaient pas fortunés », souligne-t-elle. Elle raconte avoir économisé son argent en travaillant comme sauveteuse à partir de l’âge de 16 ans. Elle se rappelle les trois heures qu’elle passait dans le transport en commun chaque jour pour se rendre à l’université. Et puis « j’ai réussi à passer à travers tout le système, dit-elle. J’ai fait des études au niveau du baccalauréat, ensuite ma maîtrise et je suis même allée faire une scolarité de doctorat à Paris pendant une année complète ».

À son avis, les « barrières à l’éducation ne sont pas toujours celles qu’on pense », comme « les coûts » ou « l’éloignement ». À Paris, où elle a étudié avec son mari, « on était raides pauvres », lance-t-elle d’ailleurs. « Mais c’était super ce qu’on a fait là-bas. »

Aujourd’hui mère, elle tire une grande fierté du parcours de ses deux fils, diplômés au collégial et à l’université malgré quelques écueils. Pour faire tomber les barrières, il n’y a pas meilleurs outils que « le travail, la persévérance et les valeurs », croit-elle.

Méganne Perry Mélançon, un diplôme dans la tempête COVID

Quand elle faisait campagne pour se faire élire en 2018, celle qui allait devenir la députée de Gaspé, Méganne Perry Mélançon, menait de front quatre cours universitaires. Et quand elle a mis les pieds au parlement, après son élection, l’élue péquiste s’est fait une promesse. « Je m’étais donné comme objectif de finir mon mandat comme députée avec le diplôme universitaire en poche », raconte-t-elle. C’est donc au printemps 2020, avec la perspective de mois un peu plus calmes, qu’elle a décidé de reprendre les études au baccalauréat.

Sauf que la COVID-19 est arrivée. « Ç’a été un drôle de timing… », lance l’élue.

Pendant qu’elle tentait de terminer ses deux cours universitaires, « des dizaines, voire des centaines de demandes » de citoyens se sont mises à arriver à son bureau chaque semaine. À travers la cohue des premiers mois de la pandémie, la députée a dû trouver du temps pour ses études et les travaux d’équipe qui vont avec. « Donc, ça a été une période assez mouvementée, mais j’y suis arrivée, je suis passée au travers ! » se félicite-t-elle aujourd’hui.

Kathleen Weil, pour le français et la discipline

C’était les années 1950. En entrevue au magazine Saturday Night, la mère de l’élue libérale Kathleen Weil parlait sans détour. « Ne pas connaître la langue française, c’est un handicap », avait plaidé la femme bilingue. En tombant sur cette coupure de journal, la députée de Notre-Dame-de-Grâce se rappelle avoir été « frappée » par le « langage moderne » de sa mère ; des décennies plus tard, elle continue d’ailleurs d’en tirer une grande fierté.

D’autant que la députée a appris le français à la dure, au collège international Marie de France, à Montréal. Quand elle est entrée dans cette école à l’âge de six ans, elle ne comprenait rien de ce que disaient ses enseignantes, raconte-t-elle. « En première, deuxième, troisième année, j’avais 0 sur 10 en dictée. » Pour la famille Weil, de confession anglicane, l’école publique — et catholique — n’était pas une option : c’est donc dans le système français, « plus sévère et plus structuré », que la jeune Kathleen Weil a atterri. « J’étais nerveuse, très inquiète, très gênée. […] Je rongeais mes ongles. Je ne mangeais pas le midi », se désole-t-elle.

Photo: Courtoisie La députée de Notre-Dame- de-Grâce, Kathleen Weil

À sa cinquième année d’études, une enseignante « a créé un tournant » chez elle, dit l’élue. Elle s’appelait Marguerite Brais — elle est aujourd’hui décédée — et, grâce à elle, « j’avais beaucoup plus de confiance en moi », se rappelle Mme Weil. L’élue se souvient d’une enseignante « très sévère », mais qui savait lui montrer « qu’[elle] avait de la valeur », en la félicitant pour son travail, notamment.
 

 


De là, la future ministre s’est construit un réseau d’amis, en plus de développer un attachement à la culture française. Mme Brais, dit-elle, fait partie de « ces profs qui nous ont marqués et qui ne le sauront jamais ».

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