Pierre Fitzgibbon se retire du Conseil des ministres

La commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet, recommandait que M. Fitzgibbon soit suspendu de son droit de siéger à l’Assemblée nationale jusqu’à ce qu’il se départisse de ses actifs.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet, recommandait que M. Fitzgibbon soit suspendu de son droit de siéger à l’Assemblée nationale jusqu’à ce qu’il se départisse de ses actifs.

Pierre Fitzgibbon a évité la suspension mercredi en se retirant du Conseil des ministres, quelques heures après le dépôt d’un quatrième rapport accablant de la commissaire à l’éthique. Il a préféré quitter son poste de ministre de l’Économie plutôt que de se départir de ses actifs, à la suggestion de Martin Koskinen, le chef de cabinet du premier ministre François Legault.

« Pourquoi vendre ça à perte ? a-t-il demandé en entrevue au Devoir. Immervision est une partie relativement importante de mon patrimoine, alors pourquoi j’irais perdre ce que j’ai mis dans le passé. J’ai dit au gouvernement, je suis mieux de me tasser et de laisser le gouvernement opérer, c’est tout. Je me sens très à l’aise avec ça. »

Ses actifs dans Immervision comptent pour 15 % de sa fortune. Il s’agit de l’une des deux entreprises avec White Star Capital dans lesquelles l’ex-ministre de l’Économie détient toujours des intérêts. « Il veut les vendre, mais il n’a pas trouvé d’acheteur à un prix raisonnable, a affirmé M. Legault en point de presse. Il nous parle d’une perte potentielle de plus de 1 million de dollars. »

La commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet, recommandait que M. Fitzgibbon soit suspendu de son droit de siéger à l’Assemblée nationale jusqu’à ce qu’il se départisse de ses actifs. C’est la sanction la plus sévère depuis l’adoption du Code d’éthique et de déontologie des députés en 2010. Un manquement continu à ces règles risquait d’« alimenter une certaine méfiance ou un cynisme » envers les élus, selon elle.

« Même si Pierre Fitzgibbon n’est pas en conflit d’intérêts, il reste que dans sa forme actuelle, il ne respecte pas le code et donc pour protéger la réputation, l’image, la confiance, malheureusement, la seule solution, c’est qu’il quitte ses fonctions de ministre de l’Économie », s’est désolé M. Legault.

Cette quatrième enquête de la commissaire avait été ouverte à la demande du député de Québec solidaire, Vincent Marissal. Mme Mignolet conclut que les « mesures substitutives » prises par M. Fitzgibbon et le Conseil des ministres n’ont pas permis à l’homme d’affaires de se conformer à l’article 46 du code. Il avait demandé qu’on ne lui envoie plus directement les documents financiers d’Immervision et White Star Capital. Un décret avait également transféré les responsabilités pertinentes à ces deux entreprises à la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, pour éviter tout conflit d’intérêts.

« On pensait que ça pourrait peut-être satisfaire la commissaire à l’éthique de dire : “Écoutez là, Pierre Fitzgibbon n’a plus le droit de transiger avec ces deux entreprises-là. C’est Sonia LeBel, qui était à la commission Charbonneau, qui va être maintenant en charge” », a expliqué le premier ministre.

Par ailleurs, la commissaire à l’éthique note que M. Fitzgibbon aurait pu régler en partie sa situation en mars dernier en vendant ses actifs dans White Star Capital, un fonds mutuel, ce qu’il a refusé de faire.

Retour possible ?

L’ex-ministre assure qu’il demeurera député jusqu’à la fin de son mandat en 2022 et peut-être même au-delà. « Je suis venu en politique pour aider, je voulais aider le gouvernement, j’ai un respect énorme pour M. Legault », a-t-il dit.

Ni lui ni le premier ministre n’excluent un retour à la table du cabinet. « Si je réussis à vendre mes actions, on verra si je peux être réintégré », a affirmé M. Fitzgibbon. « On va voir justement combien de temps ça prend avant qu’il puisse vendre ses actions dans les deux entreprises », a indiqué M. Legault. Entre-temps, c’est le ministre des Finances, Eric Girard qui cumulera ses fonctions avec celles de ministre de l’Économie.

Le départ de M. Fitzgibbon survient au moment même où la pandémie s’essouffle au Québec et que le gouvernement veut miser sur son plan de relance économique. Dans le milieu, les réactions ne se sont pas fait attendre. Le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain a louangé sur Twitter « l’efficacité inouïe » de M. Fitzgibbon « avant et durant l’une des pires crises de notre histoire ». « Le travail n’est pas fini, a ajouté Michel Leblanc. Je n’en reviens pas qu’on se prive de son expertise pour des raisons politiques, alors que tous conviennent de sa totale intégrité. »

Pour les partis d’opposition, Fitzgibbon devait partir puisqu’il refusait de se conformer au code d’éthique. « Je crois qu’on a eu des personnes par le passé qui se sont présentées, puis qui ont vendu leurs actions, qui ont fait preuve d’une ouverture », a fait valoir la cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade.

« Aujourd’hui, on a eu un premier ministre qui a plutôt défendu un comportement inacceptable de son ministre et ami Fitzgibbon, en continuant de nier le conflit d’intérêts malgré les constats de la commissaire », a-t-elle ajouté.

« Le premier ministre savait depuis plusieurs mois que le ministre de l’Économie brisait les règles d’éthique, pourquoi a-t-il fallu que la commissaire à l’éthique insiste pour qu’il entende enfin raison ? a demandé le député solidaire, Vincent Marissal. L’éthique, c’est pour tout le monde, même les amis du premier ministre. »

Aucun des partis ne prend la main tendue du premier ministre Legault qui espère adapter le code d’éthique pour attirer plus de gens d’affaires en politique. « M. Fitzgibbon doit vendre ses actions, et nous n’avons pas à modifier nos normes d’éthique pour accommoder un millionnaire qui ne veut pas vendre à un moment qui n’est pas optimal à ses yeux », a déclaré le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon.

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