Quelle issue pour le conflit au sein de Québec solidaire?

Photo: Archives Le Devoir

Rien ne va plus dans la frange militante de Québec solidaire. Alors que son Collectif antiraciste décolonial (CAD) juge que le parti de gauche s’est éloigné de sa base en voulant se déplacer vers le centre de l’échiquier politique, d’autres militants estiment que le regroupement controversé tente de s’approprier la cause de l’antiracisme et intimide ses pairs.

Des militants de longue date croient toutefois que le collectif, qui fera l’objet d’une motion de blâme cette fin de semaine au conseil national de Québec solidaire (QS), doit pouvoir s’exprimer, mais que le dialogue doit être constructif.

« Québec solidaire, aujourd’hui, ne fait plus de la politique autrement, peut-être parce qu’on grossit, a affirmé en entrevue la co-porte-parole du Collectif antiraciste décolonial, Eve Torres, également ex-candidate du parti en 2018. Quand il reste connecté avec la rue, c’est par sa base, donc s’il n’écoute pas sa base, c’est là où se crée un décalage. »

Le collectif a récemment lancé un appel à la médiation sur sa page Facebook et a invité les délégués à rejeter la motion de blâme. Le comité exécutif du parti lui reproche d’avoir « dépassé trop de fois les limites de la dissidence pour tomber dans le dénigrement », « que ses comportements ont nui publiquement à Québec solidaire » et de « contribuer à instaurer un climat de militantisme malsain au sein du parti ».

Québec solidaire aujourd’hui ne fait plus de la politique autrement, peut-être parce qu’on grossit.

 

Le conflit a culminé en mars après le partage d’un article sur sa page Facebook sur le professeur de l’Université d’Ottawa Amir Attaran, qui avait accusé le Québec d’être raciste en le qualifiant d’« Alabama du Nord ». Puis, il y a eu l’association du journaliste Patrice Bergeron à des « amis de la droite extrême ». Ces deux événements ont été la goutte qui a fait déborder le vase.

Mme Torres reconnaît que cette dernière publication était « maladroite » et note qu’elle « a été modifiée dans l’heure qui suit ». L’expression « amis de la droite extrême » a été remplacée par « la fachosphère ». Elle explique qu’il s’agit « du vocabulaire courant dans les milieux antiracistes ».

Quant à la publication de l’article sur le professeur, « il ne s’agissait pas d’un appui à M. Attaran en tant que tel, il s’agissait de reprendre certains propos qui concernaient une certaine réalité québécoise, notamment qu’on était la seule province à avoir la loi 21 [Loi sur la laïcité de l’État], etc. ».

Elle considère que le parti fait preuve lui-même de racisme systémique à l’intérieur de ses propres instances, lui qui en a pourtant fait l’un de ses chevaux de bataille à l’Assemblée nationale, que ce soit à cause du refus de présenter une candidate voilée dans la circonscription de Mercier en 2018 ou à cause des difficultés qui ont précédé la création de la Commission nationale autochtone au sein du parti. Celle-ci a finalement vu le jour en novembre 2019.

Or, cette instance autochtone appuie la motion de blâme à l’endroit du Collectif antiraciste décolonial. Elle accuse certains de ses membres de « harcèlement psychologique », en plus de leur reprocher une attitude « toxique » et « démobilisatrice ».

« On ne se reconnaît pas dans les agissements du Collectif, même s’il prétend partager les mêmes objectifs antiracistes et anticoloniaux », a résumé Benjamin Gingras, qui est membre du comité de coordination de la Commission nationale autochtone. « On ne se reconnaît pas dans ce qui pourrait s’apparenter à de l’intimidation, dans des ultimatums, dans des menaces de poursuites judiciaires. »

Une autre lettre, dont Le Devoir a obtenu copie, dénonce également les méthodes du CAD. Elle a été signée par 18 militants « racisés, autochtones ou issus de l’immigration », dont l’ex-candidat du parti en 2018 Ismaël Seck. « Certains d’entre nous ont même délaissé leur militance, à cause du harcèlement, de la violence psychologique et du climat toxique qui se sont instaurés, surtout dans les réseaux sociaux et alimentés par certains membres du CAD », écrivent-ils.

On ne se reconnaît pas dans les agissements du Collectif [antiraciste décolonial], même s’ils prétendent partager les mêmes objectifs [que nous].

 

« On a été surpris de voir ces affirmations-là, a déclaré Mme Torres. C’est quand même de la diffamation avancée sans preuve puisque nous n’avons jamais reçu de plainte à l’interne de ce genre de chose. »

Pour le sociologue Pierre Mouterde, militant de la première heure, ce conflit illustre l’absence de débat sur la question du racisme au sein du parti. « La façon dont se défend le Collectif… ils profitent du fait qu’on n’a pas été capables, à Québec solidaire, de faire une critique en profondeur de leur conception du racisme et de la lutte antiraciste au Québec », a-t-il affirmé. La voie de salut, selon lui, serait de remettre la question indépendantiste à l’avant-plan pour rassembler l’ensemble des militants, au lieu « d’individualiser » et de « moraliser les problèmes ».

Reste que le risque de fragmentation est bien réel pour François Saillant, membre du parti depuis sa fondation il y a 15 ans. « L’unité, c’est quelque chose d’extrêmement fragile dans un parti, et la grande force de Québec solidaire est d’être parti de ce qui unissait les différents groupes, et non de ce qui les divisait, comme c’était le cas par le passé, a-t-il rappelé. C’est sûr qu’à la lumière de ça, tu peux dire qu’il y a des agissements qui ont pu mettre ça en danger. »

À l’instar de Pierre Mouterde, François Saillant croit tout de même que Québec solidaire ne peut pas se priver de la pluralité des points de vue que les collectifs apportent. Il croit toutefois qu’il faudrait revoir leur encadrement puisque les règles ont été écrites en 2006, à l’époque où les « médias sociaux étaient embryonnaires », et qu’il ne s’agit pas, à son avis, d’un « outil qui permet des dialogues constructifs ».

À voir en vidéo