La transformation numérique de Québec profite surtout aux géants américains

Le gouvernement du Québec a octroyé 85 % de la valeur des contrats sans appel d’offres pour des services infonuagiques à trois géants américains depuis janvier 2020, selon les calculs du Devoir. Et c’est Microsoft qui se taille la part du lion avec 71 % de la valeur des ententes signées.

Neuf entreprises se sont partagé 42 contrats pour des services infonuagiques totalisant 43 millions de dollars depuis janvier 2020, selon les données compilées par Le Devoir à partir du registre des contrats gouvernementaux. Microsoft s’y taille la part du lion en accaparant 71 % de la valeur des ententes signées, alors que IBM — à travers le revendeur montréalais SIA Innovations — récolte 10 % et Amazon Web Services 5 %.

Ces contrats de gré à gré avec des fournisseurs en infonuagique s’inscrivent pour plusieurs dans la transformation numérique annoncée par le gouvernement en février 2019. Ce chantier vise, entre autres choses, à transférer les données informatiques des ministères et organismes publics des serveurs gouvernementaux vers des serveurs de fournisseurs privés.

Le Devoir a fait part de ses calculs et résultats à Infrastructure technologique Québec (ITQ), l’organisme qui fournit au secteur public des services technologiques. Dans sa réponse, l’ITQ explique que « jusqu’à tout récemment, les fabricants québécois ne pouvaient pas héberger les données sensibles des organismes publics, lesquelles représentent la part la plus importante des besoins des ministères et organismes ».

L’ITQ assure que depuis le début de l’année, « près du quart » du nombre de contrats — non pas leur valeur — a été conclu avec des entreprises québécoises : « Les fabricants québécois ont depuis peu les certifications de sécurité requises pour l’hébergement de données sensibles. Ainsi, ces derniers pourront à long terme héberger des données sensibles des ministères et organismes et obtenir une part plus importante de contrats. »

Concurrence et sécurité

« On peut dire que Microsoft a remporté la première manche », dit Stéphane Garneau, président de Micro Logic. Qualifiée depuis janvier pour remporter de tels contrats, l’entreprise montréalaise de 200 employés a récemment conclu une entente de 1,8 million de dollars pour héberger des données.

M. Garneau estime que Microsoft a pu bénéficier de la pandémie : « Dans le secteur de l’infonuagique, Microsoft est déjà très présente dans le volet collaboratif avec ses produits Word ou Teams. Elle n’a pas réellement de concurrents à part Google avec son G Suite. »

Or, cette prédominance de l’entreprise de Redmond pourrait sous peu changer, selon lui. Il « constate un engouement » de la part du gouvernement pour diversifier les entreprises avec lesquelles il brasse des affaires.

Présente au Québec depuis 2012, la française OVHcloud a récolté moins d’un million de dollars en contrats. « Ces gros acteurs américains ont une force de frappe commerciale extrêmement importante. Ils sont très combatifs. Plusieurs lobbyistes ont été embauchés pour faire des démarches à l’intérieur des ministères », indique Estelle Azemard, vice-présidente Amériques chez OVHcloud.

Elle dénonce « des pratiques commerciales un peu abusives » comme les ventes liées, qui consistent à abaisser les prix lorsqu’un client achète des lots de services. « Microsoft est bien établie ici depuis des dizaines d’années avec une gamme de produits, pensons aux services Office. L’entreprise est connue et les organismes se tournent spontanément vers elle. »

Qui plus est, « on entre pour quelques dollars dans ces environnements technologiques, mais le jour où on veut en sortir, on ne peut pas transporter son infrastructure infonuagique chez un autre fournisseur. Il faut en fait recommencer à zéro et ça, ça coûte une fortune », fait-elle remarquer.

Cette crainte, Stéphane Garneau de Micro Logic le partage : « Au fil du temps, on peut rester pris dans ces écosystèmes. Et ça, je le répète souvent pour que l’on comprenne l’impact des décisions qu’on prend actuellement. »

On ne peut pas transporter son infrastructure infonuagique chez un autre fournisseur. Il faut en fait recommencer à zéro et ça, ça coûte une fortune.

 

Jonathan Legault est président d’Infomatique Procontact, une entreprise montréalaise qui a conclu avec le gouvernement des contrats pour près de 2,7 millions de dollars. Ne détenant pas d’infrastructure d’hébergement de données, Procontact — également connue sous le nom de ITI — stocke « la très grande majorité » des données sur les serveurs de la sherbrookoise Sherweb et « un peu » sur ceux de Microsoft.

M. Legault estime qu’une approche gouvernementale multi-infonuagique est de mise dans un chantier comme celui de la transformation numérique. Son modèle d’affaires s’articule autour de cette stratégie. « Nous conseillons les organismes dans leurs démarches et les aidons à choisir les solutions les plus appropriées », indique-t-il.

Sur le plan de la sécurité des données ? Estelle Azemard met en doute l’attribution de contrats aux géants américains en raison du CLOUD Act adopté par le gouvernement Trump en 2018. Cette loi américaine permet aux instances de justice de forcer un fournisseur américain à fournir des données hébergées sur des serveurs, non seulement aux États-Unis, mais dans d’autres États ou pays.

L’ITQ assure pour sa part que « le gouvernement ne fait aucun compromis sur la sécurité des données », avançant que « les données hautement sensibles sont hébergées dans le nuage gouvernemental ».

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 mai 2021 09 h 48

    Où se trouvent notre nationalisme et notre sécurité avec le loup dans le berger!

    Je suis indignée d'apprendre que nos informations personnelles et gouvernementales, les plus sensibles, ont été octroyées à des entreprises étrangères privées et pire encore sans appelle d'offre.
    Je n’en ai aucune confiance dans les entreprises privées, surtout quand il s'agit de notre information la plus sensible. Si les Russes étaient capables de s'accaparer des données les plus sensibles du FBI aux États-Unis, comment peut-on confier notre information aux compagnies privées américaines?
    C'est la trahison la plus grande de la part de notre gouvernement. Je suis outrée et inconsolable.

  • Paul-André Desjardins - Abonné 12 mai 2021 12 h 37

    Infonuagique: une grave erreur

    J'ai fait carrière au Gouvernement du Québec. Nos quelques centres d'informatique, SAAQ, RAMQ, etc. font de l'excellent travail et à des coûts fort raisonnables. Les sirènes de l'infonuagique font des appels pressants mais y résister ne serait qu'un signe de sagesse et de prudence. Les systèmes appliquent NOS lois et NOS changements de lois. Les interconnexions qui sont permises sont déjà en place et très efficaces. L'infonuagique n'est pas l'outil pour résoudre les quelques problèmes et va au contraire en créer de nouveaux, potentiellement pires.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 mai 2021 19 h 11

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Paul-André Desjardins. Merci pour votre commentaire.
      Nos gouvernements cèdent au chantage des GAFAM de ce monde qui font la propagande éhonté que les entreprises privées sont plus efficace et moins couteux que les fonctionnaires responsables qui font leur devoir avec honnêteté et rigueur.
      Tout ce que ces géants privés recherchent sont les profits exorbitants pour leurs actionnaires sur le dos des données personnelles de citoyens/citoyennes.

  • Michel Petiteau - Abonné 12 mai 2021 13 h 17

    Un nébuleux nuage gouvernemental

    ... L’ITQ (Infrastructure technologique Québec) assure pour sa part que « le gouvernement ne fait aucun compromis sur la sécurité des données », avançant que « les données hautement sensibles sont hébergées dans le nuage gouvernemental ».

    Le nuage gouvernemental?

    Je reconnais que la pluie et la neige sont temporairement hébergées dans les nuages. Mais qui héberge les nuages, sinon l'atmosphère terrestre?

    Le "nuage gouvernemental" qui héberge "les données hautement sensibles" du gouvernement du Québec est-il hébergé lui-même dans l'atmosphère de ce gouvernement, une atmosphère distincte de celle de la Terre?

    Des nouvelles récentes donnent à penser que ces données ne sont pourtant pas à l'abri des voleurs.

    • Françoise Labelle - Abonnée 12 mai 2021 17 h 47

      Si nos données (ce qu'on donne!!) étaient moindrement sensibles, on ne les retrouverait pas dans les nuages.
      Vous avez raison de protester, M.Petiteau, c'est scandaleux. Ces ignares technologiques ne savent pas à quoi ils nous exposent.
      Comme le vent, ils sont vite passés.