Vague de menaces et d’insultes contre les députés de l’Assemblée nationale

L’image est sans équivoque : un crâne avec une balle en plein front. C’est l’un des nombreux messages haineux envoyés par des citoyens en colère à la ministre Caroline Proulx durant les premiers mois de la pandémie.

« Je ne savais pas trop comment recevoir ça, honnêtement », avoue la ministre du Tourisme, qui a avisé la Sûreté du Québec. Son portefeuille n’est généralement pas polarisant, mais cette ancienne journaliste habituée à la polémique s’est retrouvée, bien malgré elle, au cœur de la tourmente sur les réseaux sociaux.

« C’était lié à la séquence de déconfinement de l’été dernier, raconte-t-elle en entrevue. Les gens voulaient savoir quand. Quand on va pouvoir avoir des déplacements interrégionaux, quand on va pouvoir aller au camping, quand on va pouvoir aller au parc d’attractions… Leur impatience était là. »

Pour se faire entendre, des citoyens l’ont inondée de messages. Certains l’ont traitée de « plante verte », se sont attaqués à ses capacités intellectuelles ou à son physique.

Le Devoir a voulu prendre la mesure de ce phénomène qui fait malheureusement partie du quotidien de la plupart des élus. Nous avons fait parvenir un questionnaire aux 125 députés de l’Assemblée nationale. Ils avaient le choix d’y répondre de façon anonyme ou à visage découvert. En tout, 95 ont répondu tous partis confondus et, de ce nombre, presque la totalité a dit recevoir des messages désagréables, intimidants, haineux ou menaçants sur les réseaux sociaux.

L’effet COVID-19

Ils sont nombreux à avoir remarqué une amplification depuis le début de la pandémie à un point tel que certains filtrent les sujets qu’ils abordent sur leurs comptes Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube. Certains ont révélé ne plus relayer les mesures sanitaires controversées, comme le port du masque, de peur de recevoir une volée de bois vert. Une députée libérale a même indiqué qu’on l’avait menacée de brûler sa maison tout en faisant allusion au réseau 5G de téléphonie cellulaire que des groupes conspirationnistes lient à la COVID-19. « J’ai officiellement déposé plainte auprès de la police », a-t-elle révélé.

Le tiers des répondants ont indiqué avoir déjà contacté les autorités après avoir reçu un commentaire sur les réseaux sociaux — 20 % l’ont fait une fois et 12 % ont porté plainte à plusieurs reprises. C’est le cas du député péquiste Sylvain Gaudreault qui, en plus de recevoir des commentaires homophobes, reçoit aussi des menaces en lien avec son opposition au projet de gazoduc de GNL Québec au Saguenay.

 

« Je reçois vraiment des commentaires du type “ferme ta gueule” ; “si je te vois, je vais te donner une claque sur la gueule, “tu ne mérites pas d’être député”, “tu devrais déménager à Montréal”, “t’es un traître”, “tu nuis à la région”, “t’es le pire politicien qu’on n’a jamais eu au Saguenay–Lac-Saint-Jean” », énumère-t-il en entrevue. « Écoute, c’est fou raide ! », ajoute-t-il.

Le quart des élus qui ont répondu à notre questionnaire disent recevoir ce genre de message tous les jours, 35 % plusieurs fois par semaine et 17 % plusieurs fois par mois. « Plus les personnes sont connues, plus elles risquent d’en recevoir, peu importe le sujet de leur prise de parole, souligne la députée solidaire, Christine Labrie en faisant allusion aux députés vedettes, aux ministres et aux chefs de partis. Ces personnes-là qui ont une grande visibilité, peu importe ce qu’elles font ou ce qu’elles disent, elles vont recevoir pratiquement quotidiennement des messages de cette nature-là. »

Sylvain Gaudreault se demande s’il s’agit d’un des effets pervers de la COVID-19. « C’est sûr que la succession de confinements, la situation économique, l’anxiété causée par la pandémie, on sait que ça n’aide pas les gens qui sont fragiles au niveau de la santé mentale », avance-t-il.

 
32 %
C’est la proportion des députés ayant répondu à notre sondage qui ont déjà contacté les autorités après avoir reçu un commentaire menaçant sur les réseaux sociaux.

Les mesures sanitaires, l’environnement, l’immigration, la laïcité et les sujets touchant la condition féminine servent souvent de détonateur pour une déferlante de commentaires haineux. « J’en ai reçu un qui disait que ce n’était pas grave de frapper une femme de la Coalition avenir Québec », a révélé la députée Isabelle Lecours qui a été victime de violence conjugale. Le message était en lien avec son travail sur ce sujet. Si elle est résolue à ne pas se laisser intimider, près de 40 % des répondants ont indiqué qu’ils évitaient d’afficher des publications sur des sujets controversés pour se concentrer sur les nouvelles positives dans leur circonscription.

« On a beau avoir une carapace, nous sommes des êtres humains ; lorsque l’on rentre chez nous à la fin de la journée, ce sont des choses qui nous atteignent, qu’on le veuille ou non, surtout quand ce sont des références qui peuvent être racistes, qui peuvent être reliées à la trajectoire migratoire », a reconnu le député libéral Frantz Benjamin, d’origine haïtienne.

 

Il a choisi de ne plus aborder la question de l’immigration sur les réseaux sociaux « à cause de cette minorité bruyante » qui lui intime de retourner dans son pays d’origine. Il habite au Québec depuis 1986 ! Il s’exprime plutôt par d’autres moyens, que ce soit par l’entremise de lettres dans les journaux, d’interventions à l’Assemblée nationale ou d’entrevues dans les médias traditionnels.

Comment réagir ?

Reste que le fardeau peut être si lourd à porter que plusieurs députés ont avoué avoir délégué la gestion de leurs comptes de réseaux sociaux à leurs employés. Doivent-ils répondre, ignorer ou carrément bloquer les auteurs de commentaires dégradants ?

M. Benjamin a récemment interpellé le premier ministre François Legault lors de l’étude des crédits pour qu’il enlève de sa page Facebook des commentaires misogynes à l’endroit de la cheffe libérale, Dominique Anglade.

« Je sais qu’il y en a eu beaucoup, mais actuellement, c’est rendu presque invivable, lui a répondu M. Legault. On se fait bombarder, entre autres, sur Facebook avec des messages méchants, dans certains cas, violents, et il faut faire quelque chose avec ça effectivement. » Il a indiqué que des dizaines voire des centaines de messages inacceptables avaient été effacés et qu’il était en train d’ajouter du personnel pour qu’il y ait un suivi « presque 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 » pour les « effacer au fur et à mesure ». Les libéraux proposent que l’Assemblée nationale se dote d’un code de conduite sur la modération des pages des réseaux sociaux.

La députée Christine Labrie a fait le pari de dénoncer publiquement, et sa stratégie a fonctionné. Peu habituée aux commentaires dégradants comme porte-parole en matière d’éducation, elle y a goûté bien malgré elle lorsqu’elle a pris la parole à l’Assemblée nationale en novembre 2019 pour dénoncer les messages haineux que recevaient ses collègues. Elle a tourné le tout en humour en publiant une photo sur Facebook de ses trois enfants, la mine interloquée par un message qui lui suggérait de se contenter d’être mère au foyer.

« Les gens qui font ça, ils le font vraiment pour essayer d’intimider la personne à qui ils envoient ce message-là, et un intimidateur continue ses actions quand il voit qu’il a du succès dans son intimidation », explique-t-elle.

Il peut être toutefois difficile pour un élu qui reçoit des dizaines voire des centaines de messages désobligeants par jour de les dénoncer à la pièce. Et les comptes de réseaux sociaux demeurent tout de même un excellent moyen pour les élus de rester en contact avec les citoyens de leurs circonscriptions qui prennent la peine d’envoyer des commentaires pertinents.

 

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15 commentaires
  • François-Guy Cuillerier - Abonné 4 mai 2021 06 h 32

    Intimidation

    Vous pensez pas que vous manquez le tir avec cet article?
    Selon vous, les citoyens écrivent pour intimider les députés?
    Non, il écrivent certe avec maladresse, mais ils communiquent leur désaprobation et leur colère envers les politiques et les actions d'élus. C'est ça la démocratie. Quand on se présente pour être député, il y a un prix à payer pour se mettre devant les projecteurs. On invite la critique (positive et négative).
    Selon moi, l'avis des citoyens mécontents sont tout aussi importants que ceux qui vous approuvent dans les sondages.

    • Joëlle Saint-Arnault - Abonnée 4 mai 2021 09 h 08

      Pas d'accord avec votre point de vue. C'est sûr que toute personne a le droit d'etre en désaccord et d'exprimer sa désapprobation et que l'avis des mécontents doit être pris en compte, mais on ne peut certainement pas considérer qu'il s'agit de "maladresse" lorsqu'on adresse des insultes et des menaces à un politicien. Un désaccord ça doit s'exprimer en faisant valoir ses arguments, pas en insultant et menaçant.

    • Yvette Marie Kieran - Abonnée 4 mai 2021 12 h 25

      Il y a une très grande différence entre exprimer son mécontentement ou sa désapprobation et insulter ou menacer. Un politicien ou autre personnalité publique doit effectivement s’attendre à recevoir des critiques, mais ne devrait pas s’attendre à recevoir l’image d’un crâne avec un trou. Les propos racistes ou sexistes, les insultes et encore moins les menaces ne sont jamais une façon d’exprimer son mécontentement. Quand on s’oppose on est sensé être capables d’expliquer pourquoi. Une menace ou une insulte ne dit même pas ce qui nous déplaît. Quelle que soit la raison du mécontentement, rien ne justifie ce type de comportement.

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2021 12 h 40

      Personne ne doit subir l'intimidation et le manque de respect de la part des internautes même avec la justesse de la colère. On peut toujours exprimer notre frustration avec civilité et une argumentation bien raisonnée.
      Les insultes gratuites démontrent un manque de respect pour soi-même.
      Selon Socrate: «Lorsque le débat est perdu, la calomnie devient l'outil du perdant».
      Une loi qui limite l'invective et l'incivilité sur les réseaux sociaux s'impose.

    • Hélène Lecours - Abonnée 4 mai 2021 13 h 21

      Monsieur Cuillièrier, insulter et menacer n'est peut-être pas une manière productive de communiquer sa colère et sa désapprobation. On dit que la violence, verbale et physique surtout, est un manque de vocabulaire. Nous sommes désolés, nous les citoyens ordinaires mais de bonne volonté, que certains aient à vivre dans un climat de haine des plus délétère. La démocratie consiste à mettre un poing sur la table plutôt qu'un poing sur la gueule. Alors? Le prix à payer pour être député à l'Assemblée nationale est de devoir faire face à l'irrespect, aux menaces, etc. ? Surtout les femmes, bien sûr, victimes tutélaires. Restons-en là. La moquerie est encore de bonne querre et j'en suis. Celui ou celle qui ne vaut pas une risée ne vaut pas grand chose, disait ma mère. Bien que je trouvais cette sentance déplaisante, j'apprécie la caricature et le dessin comique, et je suis pour la liberté de presse ET d'expression. Mais je suis convaincue que les manières dont je parlais au début sont plus qu'improductives. Elles abaissent ceux qui les utilisent. Voilà ce que je pense des menaces anonymes, de l'irrespect à répétition, de quelque manière que ce soit. D'autant plus que cela instaure un climat policier justement. Une critique saine doit être minimalement articulée et préparée. Ça prend des chefs. Voilà.

  • Raynald Rouette - Abonné 4 mai 2021 07 h 11

    Signe que nous faisons de moins en moins société

    Après cette pandémie, le monde sera le même, en un peu pire...! Citation de Michel Houellebecq auteur de Soumission en 2015 et Sérotonine.

    Un monde de plus en plus déconnecté. Intolérance, mesquinerie et méchanceté gratuite, tout groupe d'âge confondu. Le respect et le bien commun n'a plus ou pas de sens pour ces personnes complètement déconnectées. À une certaine époque cela s'appelait manque de savoir vivre. Il y avait des cours de bienséance en classe sur le sujet à chaque semaine.

    La technologie qui a développé les réseaux sociaux a les défauts de ses qualités. Pour le meilleur et pour le pire...

  • Hélène Lecours - Abonnée 4 mai 2021 07 h 12

    1,2,3

    « Les gens qui font ça, ils le font vraiment pour essayer d’intimider la personne à qui ils envoient ce message-là, et un intimidateur continue ses actions quand il voit qu’il a du succès dans son intimidation », explique-t-elle. 1. Refuser tout message anonyme. 2. Intimider c'est ce qui précède très généralement la violence active, physique. 3. Menacer EST un acte violent. Comment répondre? 1. En ne répondant pas. 2. En traçant les anonymes. 3. Avec fermeté, clarté, concision. En parler? Oui. Par des gestes qui valent mille mots. En gardant sa dignité. En restant fermes et le ridicule ne tue pas vraiment. Tourner les lâches en dérision non plus. Les réseaux sociaux sont très généralement aussi, une perte de temps incroyable. Les politiciens ont autre chose à faire et ne devraient pas perdre leur précieux temps là-dessus. Est-ce vraiment nécessaire d'avoir une "page Facebook", un compte Twiter, etc.? Non.

  • Hélène Bessette - Inscrite 4 mai 2021 09 h 52

    Société malade à l'image de ses dirigeants !

    Des proverbes :
    - Il n'y a pas de mauvais enfants, que des mauvais parents (quand mon enfant est en colère j'essaie de l'écouter et de l'éduquer à exprimer sainement sa colère ... )
    - Il n'y a pas de mauvais animaux de compagnie, que des mauvais maîtres ;
    - La pomme ne tombe pas loin de l'arbre ;
    - Etc.
    Les dirigeants sont supposés "diriger". On sait tous que notre société malade doit changer de cap sans quoi les faiblesses de l'être humain vont faire périr notre belle planète par leurs mauvais comportements. Manipulations, mensonges, violences, négligences, colères de la population sont uniquement des symptômes et des signes que la population souffre. Quand un élu se déresponsabilise et "pellete sa neige dans la cour du voisin" pour espérer conserver son gros salaire, il ne fait qu'enfoncer sa cupidité dans le coeur du petit peuple et creuser davantage le fossé entre les riches qui sont de plus en plus riches et la classe moyenne qui est de plus en plus pauvre... Et que dire des personnes dans la pauvreté qui sont parfois âgées, seules, maltraités par le capitalisme ou simplement sans domicile fixe ?!?

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2021 12 h 50

      Les réformes contre les injustices que vous mentionnez ne justifient aucunement l'invective, la menace et l'intimidation, en guise d'argumentation. La civilité dans tous nos échanges est toujours plus efficace que l'insolence.

  • Marc Davignon - Abonné 4 mai 2021 10 h 02

    Alors ... cesser !

    Le plus troublant et que cette position que vous occupé vient avec une exposition plus grande que celle du balayeur.

    Vous vouliez vous faire élire! Vous deviez vous <faire voir>! Vous faire connaître! Exposer vos opinions, vos idées.

    Vous saviez que vos <opposants> a des positions différentes des vôtres, donc, que des gens ne voterons pas pour vous puisqu'ils ne seront pas d'accord avec vos idées. Cela, vous vous devez de le savoir?

    Ce qui est embêtant, c'est que vous vous surprenez de tout ceci ... maintenant!

    Cesser de faire l'utilisation de ces interfaces et logiciels qui ne représente pas la <populace>.

    Vous ne savez même pas s’il s'agit de <vos citoyens>.

    Quand vous prétendez que : [...] les comptes de réseaux sociaux demeurent tout de même un excellent moyen pour les élus de rester en contact avec les citoyens [...]. Ceci est complètement faux!

    Mais, quel beau sentiment que celui de vouloir rester proche du <petit peuple>.

    Alors, sortez dans <vos rues> (pas des soupers spaghetti) de <votre circonscription>! Vous aurez plus de chances de rencontrer un de vos concitoyens, un de ceux-là que vous (théoriquement) devez représenter (et peut-être que certains d'entre eux n'auront pas votés pour vous, cela existe).

    Ce qui devient le plus embarrassant est ce que propose Mme Roy : [...] que les adresses de résidence des candidats aux élections municipales ne soient plus connues du public. (Le Journall De Québec, 20 avril 2021)

    C'est cela que votre démocratie?

    Vous voulez vivre dans une <tour d'ivoire>?

    Avec la plèbe à vos pieds sans le droit de vous regarder dans les yeux, sinon ...