Pas d’experts en santé comportementale à la table de décision à Québec

Des Montréalais patientent avant de se faire vacciner, mercredi. «Être vacciné, c’est un comportement lié à la santé. [...] La réponse pandémique, c’est entièrement centré sur le changement comportemental», souligne la psychologue Kim Lavoie.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Des Montréalais patientent avant de se faire vacciner, mercredi. «Être vacciné, c’est un comportement lié à la santé. [...] La réponse pandémique, c’est entièrement centré sur le changement comportemental», souligne la psychologue Kim Lavoie.

Contrairement à d’autres gouvernements — dont les gouvernements fédéral et ontarien —, Québec ne consulte pas directement des experts en santé comportementale depuis le début de la crise de la COVID-19.

Des vérifications faites par Le Devoir auprès du cabinet du premier ministre Legault, du ministère de la Santé et des Services sociaux (pour la Direction générale de santé publique) et de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) ont mis en lumière qu’aucun ne pouvait nommer de spécialistes en science du comportement parmi le large groupe des experts qui conseillent directement ou indirectement le gouvernement. S’il y a des psys dans l’avion que Québec construit en plein vol pour gérer la pandémie, ce ne sont pas ceux qui s’intéressent à la science du comportement.

Or, celle-ci vise précisément à comprendre comment le public se comporte — et comment on peut amener la population à modifier des comportements. « La science comportementale, ce sont les déterminants d’un comportement humain, résume la psychologue Kim Lavoie, titulaire de la Chaire de recherche en médecine comportementale de l’UQAM. Qu’est-ce qui fait que des gens font n’importe quoi ou pas ? »

Et c’est ce qui est au cœur de la crise actuelle, rappelle celle qui est membre de l’équipe « Science du risque et du comportement » du Groupe d’experts sur la COVID-19, qui conseille le gouvernement fédéral.

« Dans le contexte de la crise de la COVID, la seule réelle intervention qu’on a, ce sont les comportements, dit-elle. Il y a ceux hygiéniques — le port du masque, le lavage de mains, etc. —, mais ça va jusqu’à la vaccination : être vacciné, c’est un comportement lié à la santé. [….] La réponse pandémique, c’est entièrement centré sur le changement comportemental » de la population.

D’où l’importance pour les gouvernements de bien comprendre les mécanismes psychologiques qui permettront aux différentes directives d’être bien reçues — et appliquées — par la population. Bref, il s’agit de maintenir l’adhésion malgré l’effet yo-yo des décisions.

Pas à Québec

Les réponses transmises par Québec au Devoir n’étonnent pas Kim Lavoie. Elle peut nommer plusieurs de ses collègues qui, à travers le monde, conseillent différents gouvernements. « Mais je n’en connais aucun qui fait ça pour le gouvernement du Québec », dit-elle.

Au ministère de la Santé, on fait valoir que la Santé publique peut « compter sur la contribution de nombreux experts ». On mentionne notamment ceux de l’INSPQ, qui « proposent des stratégies ainsi que des actions intersectorielles » pour couvrir tous les pans de ce que la pandémie pose comme défis. « Médecins spécialistes, infirmières, psychologues, travailleurs sociaux, psychoéducateurs, nutritionnistes, kinésiologues, sociologues et épidémiologistes » contribuent aux efforts, note-t-on. Mais pas de spécialiste de la science du comportement.

À l’INSPQ, on rappelle avoir « divers experts liés à la pandémie, spécialisés selon les domaines (vaccination, transmission, variants, hésitation vaccinale, santé mentale) ».

Quant au cabinet du premier ministre, on y indique que les enjeux psychologiques — au sens large, ce qui fait souvent davantage référence à la santé mentale — sont « constamment abordés par les différents experts de la Santé publique lors des rencontres » avec François Legault.

Directrice scientifique du Centre d’études sur le stress humain et professeure aux départements de psychologie et de psychiatrie de l’UdeM, Sonia Lupien a été consultée par le gouvernement en début de pandémie « pour voir comment on pouvait prévenir une escalade de stress par la communication ».

Elle ne sait pas si quelqu’un conseille maintenant Québec à cet égard. Elle fait toutefois remarquer « qu’à mesure que la crise perdure, le cercle des gens autour de la table des décisions devrait s’élargir ».

Pourquoi ? « Ça fait 30 ans que j’étudie comment les hormones du stress accèdent au cerveau et modifient la manière dont on traite l’information — notamment en induisant une pensée rigide, répond-elle. Et ce serait une erreur de penser que nos dirigeants ne sont pas stressés. Ils produisent les mêmes hormones que tout le monde. »

En expansion

Dans un rapport publié en novembre, l’Unité de l’application des sciences du comportement (UASC), qui est rattachée au Conseil du trésor ontarien, remarquait que « l’adoption des sciences du comportement […] par les gouvernements se généralise dans le monde entier ». L’OCDE dénombre plus de 200 unités au sein de différents gouvernements ou d’agences quasi gouvernementales.

Dans la crise actuelle, Ottawa a donc intégré cette science dans son équipe-conseil. Même chose à Toronto, où l’équipe de scientifiques qui conseille le gouvernement ontarien comprend aussi un groupe d’experts en science du comportement. Dans les deux cas, la science du comportement est familière à ces gouvernements. L’UASC existe depuis six ans. A l’échelle fédérale, L’Unité de l’impact et de l’innovation, de l’Initiative Impact Canada, remplit depuis 2017 un rôle similaire auprès du gouvernement canadien.

Tu te dis : on va y aller avec le gros bon sens, on va les brasser un peu pour qu’ils fassent ce qu’on demande. Mais ça ne marche pas comme ça.

Pour expliquer la pertinence d’avoir recours à cette science, le rapport de l’UASC rappelait que « les organismes [décisionnels] ont souvent formulé des hypothèses erronées sur ce qui inspire le comportement humain ».

Kim Lavoie donne un exemple récent : la campagne de publicité de Québec où on voyait un survivant de la COVID-19 ayant subi une trachéotomie témoigner. « Le but était de susciter la peur, estime-t-elle. Mais si on regarde les données empiriques sur ce genre de campagne où on utilise la peur pour tenter de changer un comportement, on voit que c’est généralement contre-productif. À long terme, ça augmente la résistance. »

« Si on n’est pas au courant de ces principes, on va se planter », dit Mme Lavoie, qui codirige une vaste étude internationale sur les réactions des populations aux directives liées à la COVID-19 des gouvernements. « Tu te dis : on va y aller avec le gros bon sens, on va les brasser un peu pour qu’ils fassent ce qu’on demande. Mais ça ne marche pas comme ça. »

Le rapport de l’UASC soulignait ainsi qu’une des erreurs fréquentes faites par les décideurs est de considérer les citoyens « comme des personnes rationnelles […] qui ont une capacité infinie à faire des choix cognitivement complexes. Au contraire, les citoyens sont des êtres humains, avec des défauts […] comme l’impulsivité, l’oubli, la paresse cognitive, la confusion par rapport à la complexité et la tendance à laisser leurs émotions guider leurs décisions ».

Les agences de placement saisissent les tribunaux

L’association Entreprises privées de personnel soignant du Québec intente un recours en justice con-tre le gouvernement québécois pour faire invalider des disposi-tions du récent arrêté ministériel qui encadre leurs pratiques. L’ar-rêté adopté le 26 mars a pour effet d’interdire au personnel du réseau de la santé de travailler dans le secteur privé pendant les 90 jours suivant leur démission d’un éta-blissement public. L’association juge cette disposition illégale. Le regroupement conteste également l’obligation, imposée aux agences par Québec, d’affecter pour une période d’au moins 14 jours les employés dans un même établis-sement. Le gouvernement Legault a adopté un nouvel arrêté samedi après que des problèmes de main-d’œuvre ont été signalés en raison de l’arrêté du 26 mars. Désormais, une prime de 20 % est offerte aux agences pour le travail effectué dans six régions éloignées, dont l’Abitibi-Témiscamingue.

Marie-Eve Cousineau

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