Autopsie d’une confusion éminemment politique autour du masque à l'extérieur

Même après la valse-hésitation du gouvernement Legault à propos du masque à l’extérieur, le port du couvre-visage demeure obligatoire dans certaines situations.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Même après la valse-hésitation du gouvernement Legault à propos du masque à l’extérieur, le port du couvre-visage demeure obligatoire dans certaines situations.

Le gouvernement de François Legault a étendu l’obligation duport du masque à l’extérieur dans les regroupements de deux personnes ou plus n’habitant pas sous le même toit — y compris les couples — contre l’avis de la Direction générale de la santé publique (DGSP), a appris Le Devoir.

« Celle-là, tu voyais que ça ne passait pas. C’était comme une mesure de trop. La crainte de perdre le monde qui respecte les règles était là », reconnaît une source gouvernementale au terme de 14 jours où, selon l’opposition, l’équipe Legault a échoué au test de la « transparence » et de la « cohérence ».

Un petit cafouillis de communication gouvernementale pour lequel le Dr Horacio Arruda n’a rien à voir. En effet, l’équipe du directeur national de santé publique lui recommandait de s’en tenir à exiger le port du masque aux participants de rassemblements de trois personnes ou plus afin d’endiguer la menace des variants de COVID-19.

Mars 2021 Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) s’emparent de rapports de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur le port du masque à l’extérieur, au travail ou durant la pratique d’une activité physique.

La DGSP soupçonne des partys dans des parcs d’avoir été à l’origine d’éclosions de cas de COVID-19, a indiqué cette semaine au Devoir une personne qui n’est pas autorisée à parler de ce dossier publiquement.

« Est-ce que le risque [de contracter la COVID-19] est le même s’il y a des contacts rapprochés prolongés à l’intérieur et à l’extérieur ? La vraie réponse, c’est : on ne le sait pas, mais on pense que oui. Quand on est à deux, trois mètres les uns des autres à l’extérieur, c’est vrai qu’il y a un fort pouvoir de dilution, mais dès qu’on s’approche, puis que les interactions sont prolongées, le consensus scientifique c’est qu’on est à risque de façon similaire à l’intérieur et à l’extérieur », a expliqué aussi cette semaine le médecin spécialisé en santé environnementale à l’INSPQ Stéphane Perron. Aux sceptiques, il rappelle l’éclosion de cas de COVID-19 à la Maison-Blanche après la désignation, dans la roseraie, de la juge Amy Coney Barrett à la Cour suprême des États-Unis par le président Donald Trump le 26 septembre 2020.

6 avril 2021, 17 h Le chef du gouvernement, François Legault, tient une conférence de presse pour laquelle les réseaux de télévision et de radio lui prêtent leurs ondes. Il ne dit pas un mot sur le port du masque à l’extérieur.

18 h 40 Il annonce par voie de communiqué, une fois les micros et les caméras éteints, que le port du couvre-visage est désormais « obligatoire » durant des « activités extérieures en groupe […] lorsque les personnes ne résident pas ensemble, sauf si elles sont assises à 2 mètres de distance ».

Les directions des affaires juridiques des ministères de la Santé et de l’Éducation s’en mêlent… et affichent leurs divergences. Les choses se sont compliquées, raconte plus d’une personne consultée par Le Devoir.

7 avril Par arrêté ministériel, le ministre de la Santé, Christian Dubé, commande le port du couvre‐visage « en tout temps » lors d’activités à l’extérieur « lorsque le groupe est composé de plus de deux personnes ». Autrement dit, le couvre-visage est de mise à l’extérieur lors de l’agglutinement d’au moins trois personnes. L’équipe de la Santé publique est satisfaite, puisque c’est ce qu’elle privilégiait.

La CNESST exige de son côté le port du masque médical en continu non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur des milieux de travail « si des interactions à moins de deux mètres avec des collègues de travail peuvent se produire ».

11 avril Par souci de « cohérence », le gouvernement exige maintenant le port du couvre-visage dans les rassemblements extérieurs de deux personnes ou plus — et non de trois personnes ou plus comme le privilégiait l’équipe d’Horacio Arruda. Un couvre-visage « doit être porté par toute personne en tout temps et pour la durée complète de toute activité de loisir ou de sport à laquelle participent des occupants de plus d’une résidence privée » à moins qu’elle maintienne une distance de deux mètres avec toute autre personne qui n’habite pas à la même adresse qu’elle ou est séparée par une barrière physique, indique un nouvel arrêté ministériel signé Christian Dubé.

13 avril « Mais pourquoi deux personnes formant un couple, qui n’habitent pas à la même adresse, doivent-elles désormais porter un couvre-visage à l’extérieur, mais pas à l’intérieur ? » demande simplement une journaliste en conférence de presse. M. Legault invite le Dr Arruda à répondre à la question. Ce dernier reconnaît sans grand détour l’existence d’une « certaine incohérence » parmi les consignes sanitaires, avant de répéter que leur objectif est de stopper la transmission des variants de SRAS-CoV-2 entre des « êtres sociaux » et d’éviter un débordement d’hôpitaux à travers le Québec.

Les réactions d’incompréhension fusent de toutes parts.

14 avril, 14 h 56 Ni le premier ministre ni la vice-première ministre ne s’adressent à la presse parlementaire. François Legault publie toutefois, entre une séance du Conseil des ministres et une rencontre de son groupe parlementaire, un message sur sa page Facebook dans lequel il dit avoir entendu les reproches mêlés d’incompréhension de « plusieurs personnes [qui] sont revenues sur l’obligation du port du masque à l’extérieur ». Il s’engage à « préciser le décret ». « On se comprend aussi qu’un couple qui n’habite pas à la même adresse, mais qui entretient des relations intimes, n’a pas à porter un masque », mentionne-t-il au passage. Ni une ni deux, l’opposition parlementaire l’accuse de gouverner par Facebook. Des membres de la DGSP affichent un sourire en coin.

15 avril, 9 h 55 « Les Québécois, ils voient que je fais de mon mieux. J’ai essayé d’expliquer correctement toutes les mesures. […] Quand nous avons besoin de faire quelques ajustements, je le fais très vite », déclare François Legault dans une mêlée de presse, précisant qu’il « n[’est] pas parfait, comme tous les Québécois ».

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