Québec livre un budget marqué au fer rouge par la COVID-19

Des déficits jusqu’en 2028. Encore plus d’argent en santé. Depuis son émergence au Québec, il y a un peu plus d’un an, la COVID-19 fait sa loi, et le budget présenté jeudi par le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, n’y fait pas exception.

1. À l’encre rouge, et encore pour longtemps

L’habitude autrefois établie à Québec ne tient plus : la province ne garde plus le cap sur l’équilibre budgétaire, et ce, jusqu’à ce que la tempête COVID-19 se soit calmée, strict minimum.

Le ministre Eric Girard entend d’ailleurs modifier temporairement les lois sur la gestion des finances publiques pour se donner sept ans (et non pas cinq) pour absorber le choc, une manœuvre qui lui évitera de couper dans les services publics ou d’augmenter les impôts avant les prochaines élections, en 2022.

Le plan caquiste prévoit donc des budgets à l’encre rouge jusqu’en 2027-2028. Et encore : le plan du gouvernement s’appuie sur une augmentation de la contribution fédérale en santé, malgré les signes « peu encourageants » d’Ottawa, de l’aveu même du ministre Girard.

Quoi qu’il en soit, le déficit devrait s’établir à 12,3 milliards de dollars au terme de l’année fiscale 2021-2022, presque 5 milliards de plus que le montant anticipé en novembre dernier.

Sans surprise, les dépenses sont importantes : elles s’élèvent à 134,9 milliards de dollars. Et bien que les revenus aient augmenté (+1,9 %, pour un total de 122,6 milliards), là encore, l’effet COVID se fait sentir.

Le ministre des Finances pourrait aussi devoir réviser la loi qui l’oblige pour l’instant réduire le ratio d’endettement du Québec à moins de 45 % du produit intérieur brut (PIB) avant 2028. Crise sanitaire et économique oblige, il passera à 49,5 %, alors qu’il était de 43,2 % l’an dernier.

2. Le coût de la pandémie (et de la suite des choses)

Le combat contre la COVID-19 a déjà coûté au moins 12 milliards de dollars. Et la facture va augmenter, a admis en conférence de presse le ministre Eric Girard, qui l’estime à 30 milliards de dollars sur cinq ans.

Le gouvernement Legault mise sur une hausse des dépenses en santé de 5,8 % afin de renforcer le réseau mis à mal par la pandémie.

Quelque 2,9 milliards de dollars sont donc consacrés à son amélioration, un montant qui s’inscrit dans un bouquet de mesures totalisant 10,3 milliards d’ici cinq ans.

Des montants alloués au réseau de la santé, l’ajout de 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires (et de gestionnaires) en CHSLD reçoit la part du lion : pas moins de 750 millions de dollars y sont consacrés à compter de cette année.

Des projets totalisant 21 milliards de dollars pour le secteur de la santé sont aussi inscrits au Plan québécois des infrastructures, qui s’étale jusqu’en 2031.

Québec consacre aussi 105 millions par année, sur cinq ans, pour « améliorer l’accès aux services de première ligne ». Le virage numérique du réseau de la santé, que la pandémie a précipité, reçoit 22 millions par an afin d’être encore « accéléré ». Et chaque année jusqu’en 2026, Québec réserve 52 millions afin de « rehausser les services en santé mentale » et cinq millions pour prévenir le suicide.

3. De l’aide pour les plus vulnérables

Des sommes sont également prévues pour venir en aide aux Québécois dans le besoin.

Le budget Girard alloue ainsi 22,5 millions sur cinq ans au « rehaussement » des services pour les femmes victimes de violence conjugale. Une somme jugée dérisoire par les oppositions, mais qui pourrait être augmentée, selon le ministre.

En suivi aux premières recommandations de la commission Laurent, le gouvernement Legault a aussi réservé 252 millions sur cinq ans pour « renforcer les services pour les jeunes en difficulté ».

En matière de logement social, la plus grande part des investissements vise à faire aboutir des projets qui avaient déjà été annoncés dans les budgets précédents : Québec investit donc 250 millions de dollars de plus sur trois ans pour accélérer la livraison de vieux projets. Il annonce certes la création de 500 unités de plus, mais seulement à partir de l’année prochaine, et ce, au compte-gouttes. À noter que, malgré le manque de logements abordables dans plusieurs régions du Québec, seulement 841 unités ont été construites en 2020, contre 1759 l’année précédente…

Le budget contient par ailleurs de bonnes nouvelles pour les gens handicapés qui souhaitent rester chez eux : des sommes de 20 millions de dollars sur deux ans s’ajoutent au programme d’adaptation de domicile de la Société d’habitation du Québec (SHQ). De nouveaux fonds sont également prévus dans le programme RénoRégion ainsi que dans la construction de nouveaux appartements en Jamésie pour les travailleurs temporaires.

Québec réserve aussi 269 millions sur cinq ans à la bonification du crédit d’impôt remboursable pour maintien à domicile des aînés, qui passera de 35 à 40 % d’ici 2026.

4. Et l’après-COVID-19 ?

Sans surprise, le ministre Girard mise sur la relance de l’économie pour sortir ses prochains budgets du rouge. Pour se faciliter la tâche, il consacrera 4 milliards de dollars au redécollage de l’économie lors des cinq prochaines années.

Le tiers de cette somme doit servir à brancher le plus de Québécois possible à l’Internet haute vitesse, comme l’a annoncé le premier ministre François Legault en début de semaine. Le crédit d’impôt à l’investissement par les entreprises dans les nouvelles technologies sera également prolongé — et temporairement amélioré — pour un coût total de 290 millions.

Dans le même but, les PME verront leur taux d’imposition ramené à celui de l’Ontario, soit un cadeau de 347 millions de dollars sur cinq ans. Le gouvernement prolonge aussi de deux ans l’aide aux secteurs de l’économie les plus touchés par la pandémie, comme l’hébergement et la restauration.

Environ 400 millions de dollars iront également à la requalification de la main-d’œuvre et l’intégration des immigrants au marché du travail, tandis qu’un peu plus d’un demi-milliard ira plus spécifiquement au développement des régions.

5. Encourager les jeunes

Petite surprise : Québec donnera 100 $ par session à chacun des 408 000 cégépiens et universitaires de la province. Cette aide inattendue vise, dit-on, à les aider à surmonter les difficultés liées à la pandémie et mieux s’équiper en matériel informatique.

En éducation postsecondaire, de nouveaux investissements visent notamment à encourager les jeunes à étudier dans les domaines en demande, comme les sciences infirmières et les technologies de l’information. Davantage de soutien psychologique sera aussi offert aux étudiants.

Du côté du primaire et du secondaire, le gouvernement débloquera 170 millions de dollars sur deux ans pour compenser les retards pris ces derniers mois, en mathématiques notamment. Ces fonds seront dédiés à l’embauche de nouveaux tuteurs, à la création de postes d’agents de liaison et l’achat de matériel informatique.

Le ministère de l’Éducation financera aussi la création de nouvelles classes spécialisés (93 millions de dollars sur cinq ans) et la création de nouveaux espaces pour les maternelles 4 ans dans les écoles.

6. Pour la culture et le français

En matière de culture, le budget Girard rappelle une évidence : « La crise sanitaire a frappé de plein fouet l’écosystème [du milieu]. »

Pour atténuer ce choc, le gouvernement injectera un total de 392 millions de dollars en six ans, dont 147 millions lors des deux premières années, pour « aider la culture à sortir de la crise sanitaire et de ses effets ». Il s’agit essentiellement d’une bonification du Plan de relance économique du milieu culturel créé en juin dernier.

Au total, le budget consacre 214 millions à différentes mesures de promotion de la culture. Outre l’ajout au plan de relance, l’essentiel des fonds (50 millions de dollars) seront dépensés pour « rendre la culture plus accessible partout » et « favoriser la création de liens entre la culture et l’éducation ».

Sinon, près du quart de la grande enveloppe de 392 millions ira pour financer la défense et la protection de la langue française : ce montant (103,6 millions de dollars) viendra ainsi soutenir l’application de la réforme de la loi 101 que prépare le ministre Simon Jolin-Barrette.

Enfin, le budget prévoit une somme de 74,4 millions (prévue sur six ans, mais dépensée en trois ans) pour « valoriser le patrimoine culturel ».

7. L’environnement mis de côté, pour l’instant

Après le budget à l’« encre verte » et son plan pour une économie verte chiffré à 6,7 milliards de dollars de l’an dernier, c’est le calme sur le front de l’environnement cette année : le gouvernement Legault mise sur la poursuite des investissements déjà prévus, malgré la crise de la COVID.

Il évalue d’ailleurs que son plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre engendrera « des retombées économiques récurrentes » de 2,2 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie.

Afin de faciliter le démarrage accéléré de projets d’infrastructures, dans un contexte de relance économique, Québec prévoit par ailleurs des « mesures d’accompagnement » totalisant 68 millions de dollars. Une enveloppe de 41 millions de dollars est prévue notamment pour « réduire les délais d’autorisation environnementale ».

Avec la collaboration de Marco Bélair-Cirino, Marie-Michèle Sioui, Mylène Crête, Isabelle Porter, Éric Desrosiers, Guillaume Bourgault-Côté et Alexandre Shields

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