Le projet de loi sur le patrimoine manque de fondations solides, selon Serge Joyal et Phyllis Lambert

Le manoir seigneurial de Mascouche, construit au XVIIIe siècle et détruit en novembre dernier par la municipalité, est évoqué dans la lettre de Phyllis Lambert et Serge Joyal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le manoir seigneurial de Mascouche, construit au XVIIIe siècle et détruit en novembre dernier par la municipalité, est évoqué dans la lettre de Phyllis Lambert et Serge Joyal.

Dans une lettre adressée à François Legault, l’ex-sénateur Serge Joyal et Phyllis Lambert, la fondatrice du Centre canadien d’architecture, deux sommités en matière de patrimoine, exhortent le chef du gouvernement à vite mettre le holà au projet de loi de la ministre Nathalie Roy. « Nous vous demandons d’intervenir pour que soit réécrit fondamentalement le projet de loi 69, pour qu’il devienne véritablement la loi 101 de notre histoire et de nos racines », plaident-ils.

Pour eux, ce projet de loi promet d’aggraver une situation qui ne cesse de dépérir. « Notre langue tournera à vide si elle perd ses repères historiques. Les édifices, les bâtiments, les sites parlent ; ils parlent la langue de notre continuité séculaire et de notre confiance dans ce que nous avons été et de ce que nous sommes au quotidien. »

Laissé tel quel, ce projet de loi qu’ils jugent mal réfléchi perpétue la même dynamique que celle qui a conduit à une suite ininterrompue de désastres. « Nous pourrions citer cent exemples de notre incurie collective », disent-ils, en évoquant la démolition récente par la Ville de Mascouche du manoir de Repentigny, datant du XVIIIe siècle, l’état actuel de la maison du XVIIIe siècle du député Benjamin Beaupré à Saint-Sulpice ainsi que le cas de l’hôtel de ville de Sept-Îles, construit en 1960 par l’architecte Guy Desbarats, un père du modernisme, un bâtiment « que le projet de loi 69 exclut d’emblée de sa supposée protection parce que postérieur à 1940 ».

Cette lettre est adressée au premier ministre alors qu’en Beauce, le manoir Taschereau vient d’être rasé par les flammes, quelques mois seulement après qu’un sort similaire eut frappé la maison Busteed, la plus vieille demeure de la Gaspésie. Ces deux bâtiments, laissés à l’abandon, étaient pourtant sous la protection de l’État.

Les deux experts ne mâchent pas leurs mots. « Après une réflexion approfondie, écrivent-ils au premier ministre, nous avons dû conclure que, non seulement ce projet de loi ne réglera pas la cause fondamentale de la déchéance constante du patrimoine au Québec, mais que, d’une certaine manière, il contribuera à en rendre la protection encore plus difficile. »

À leurs yeux, le patrimoine doit enfin être envisagé pour le Québec comme quelque chose d’aussi important que l’affirmation de la langue française. Or le patrimoine ne dispose d’aucune instance indépendante capable d’en assurer la protection et la mise en valeur. « Il n’est pas reconnu, de par sa nature même, comme bien public et il n’existe pas d’autorité indépendante constituée, comme un office, qui aurait le mandat de le défendre contre son dépérissement, sa destruction ou la négligence irresponsable. »

Une erreur

Encore une fois, l’État entend confier aux municipalités la charge de défendre des intérêts collectifs qui les dépassent, tâche pour laquelle elles ne sont pas équipées, observent les deux spécialistes.

L’expérience récente, jugent-ils, aurait dû prévenir qu’il ne faut surtout pas aller encore plus loin dans cette mauvaise direction. Confier aux « seules municipalités et villes la responsabilité », même par l’entremise de MRC, d’assurer la conservation « est une erreur qui nous mène encore dans le même cul-de-sac ».

Ces entités municipales ont des intérêts contraires à la défense du patrimoine, font-ils valoir au premier ministre. « Les municipalités et villes, selon le projet de loi 69, demeurent à la fois juge et partie », tandis que tout les porte à favoriser le « développement poussé par les promoteurs » afin de « retirer des taxes additionnelles et [de] se débarrasser d’un poids financier ».

Pour une autorité indépendante

L’ex-sénateur Joyal et l’architecte émérite Lambert font encore valoir au premier ministre qu’aucune instance officielle ne représente l’intérêt collectif en matière de patrimoine. « Qui parle au nom du patrimoine pour le défendre comme partie du bien public rattaché à notre identité enracinée dans le temps ? »

Qui plus est, le projet de loi 69 ne contient pas de « reconnaissance claire et directe que le patrimoine est aussi intimement lié à notre identité que l’est la langue française ». Or « le patrimoine nous est essentiel parce qu’il dit ce que nous sommes dans le temps long de l’histoire ».

Au premier ministre, ils demandent conséquemment d’« intervenir après toutes ces années de lutte et de suppliques, de demandes de protection de la part d’une multitude de groupes issus de la société civile, après des années de démolitions insensées, témoins de l’inaction des gouvernements successifs, alors que les nombreuses études commandées par les instances publiques s’empilent sur les tablettes ».

De la grogne

Par ailleurs, Le Devoir a appris qu’un climat de mécontentement mine les services du ministère de la Culture et des Communications chargés de veiller sur le patrimoine.

À la Direction générale du patrimoine, où on compte une petite trentaine d’employés, il y a eu trois démissions en janvier, qui faisaient suite à deux autres au cours des mois précédents, a expliqué au Devoir Line Lamarre, présidente du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec. « Dans un cas, il s’agissait d’un départ à la retraite. A-t-il été précipité par la situation ? Je ne le sais pas. Il est certain, en tout cas, que le climat de travail est pour le moins tendu. »

Les tâches ont été décuplées et les attentes sont désormais plus grandes, mais le personnel affecté à de vraies tâches de protection du patrimoine n’a pas été augmenté, résume Mme Lamarre. Les employés de la Direction générale du patrimoine continuent de regretter un manque de moyens pour agir en faveur du patrimoine québécois, rappelle la présidente du syndicat. En 1977, la Direction générale du patrimoine comptait 162 employés plutôt qu’une trentaine comme aujourd’hui. « Et les besoins ont augmenté », conclut la présidente du syndicat.



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