L’opposition ne ménage plus ses critiques sur la Santé publique

Près d’un an après la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les membres de l’opposition ne retiennent plus leurs coups face à la Santé publique et au gouvernement.
Photo: Olivier Jean La Presse canadienne Près d’un an après la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, les membres de l’opposition ne retiennent plus leurs coups face à la Santé publique et au gouvernement.

Les élus d’opposition se sont longtemps refusé de contester publiquement les mesures recommandées par l’équipe du directeur national de santé publique, Horacio Arruda, afin de faire de reculer la COVID-19. À l’approche du premier anniversaire de l’état d’urgence sanitaire, ils ne retiennent plus leurs coups, ce qui préoccupe la spécialiste en santé publique Marie-France Raynault et la spécialiste en médecine comportementale Kim Lavoie.

Au printemps 2020, le Parti libéral, Québec solidaire et le Parti québécois avaient sourcillé face au changement de position de la Santé publique sur le port du couvre-visage. À l’automne 2020, ils avaient affiché leur incrédulité devant l’absence de consignes de la Santé publique sur la ventilation des classes. Cet hiver, ils n’ont toutefois pas ménagé leurs critiques à l’égard du plan d’utilisation des tests de dépistage rapide de la COVID-19 qu’a adopté le gouvernement caquiste après consultations avec l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

La députée libérale Marie Montpetit a même reproché cette semaine aux fonctionnaires du ministère de la Santé d’avoir communiqué « beaucoup d’informations erronées » lors d’une séance d’information. « Ces tests rapides sont homologués par Santé Canada. Il y a un comité d’experts, au fédéral, qui a donné des indications très précises [sur leur utilisation]. Donc, utilisons-les. Mais, là, on veut retester, refaire des projets pilotes », a-t-elle déploré dans un point de presse dans le hall de l’hôtel du Parlement mardi.

Le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, s’est quant à lui permis de remettre en cause la décision de la Santé publique de laisser les gymnases fermés. « J’ai beaucoup de difficulté à comprendre comment on peut permettre le magasinage dans les centres d’achats, mais on n’est pas capables de permettre une joute de tennis à 20 mètres de distance », a-t-il lancé avant de regagner son bureau d’où il a suivi la période des questions.

L’élu péquiste Joël Arseneau a quant à lui dit s’expliquer mal le maintien d’une série d’interdictions dans les six régions qui passeront mardi prochain de la zone rouge (« alerte maximale ») à la zone orange (« alerte »). « Ceux qui espéraient pouvoir retrouver la situation d’avant les Fêtes, bien, ils se retrouvent un peu floués et trahis », a-t-il déclaré, se désolant de l’abandon implicite du Système d’alertes régionales et d’intervention graduelle, qui prévoyait des mesures sanitaires à la hauteur de la situation épidémiologique, du contrôle de la transmission et de la capacité du système de soins dans chacune des régions. « Orange is the new red », a ironisé le député des Îles-de-la-Madeleine dans la langue de Netflix.

Un débat contaminé ?

La professeure émérite à l’École de santé publique de l’Université de Montréal Marie-France Raynault convient qu’il s’agit du « rôle » des élus d’opposition à l’Assemblée nationale de « poser des questions » aux membres du gouvernement sur la lutte contre la COVID-19. « Nous, on fait des prescriptions à toute la population. Tout le monde est touché. Tout le monde réagit », dit-elle dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Elle se désole néanmoins de voir des personnalités politiques se faire le relais des interrogations « des contre-experts et des experts spontanés qui n’ont jamais travaillé dans le domaine et qui se prononcent ex cathedra » sur les mesures retenues pour freiner la progression du coronavirus. « Ils ont des choses à apporter, mais pas sur l’ensemble des mesures populationnelles », soutient-elle d’un ton tranchant. « Ils n’ont jamais vu de patients de leur vie, ils ont juste vu des éprouvettes, puis ils ont des opinions tranchées sur les mesures populationnelles. Puis, ils ne font pas de revue de littérature, ils ne lisent pas là-dessus, ils ne font pas de comparaisons internationales. On est habitués à cela en santé publique, c’est notre sort, tout le monde pense qu’il peut faire notre travail mieux que nous autres », poursuit-elle.

La Dre Raynault rappelle que la médecine de santé publique est une spécialité d’une durée de cinq ans suivie d’une formation complémentaire (ou « fellowship ») au même titre que la microbiologie ou la cardiologie. « On est formés pour prendre des décisions au niveau populationnel. C’est ça qu’on étudie. C’est là-dedans qu’on travaille », ajoute celle qui a supervisé les études médicales postdoctorales de la plupart des directeurs de santé publique au Québec qui sont aujourd’hui engagés dans la bataille contre la COVID-19.

La peur s’estompe

Après près d’un an à côtoyer la COVID-19, la « peur » s’est estompée et la critique s’est dégourdie, y compris sur la colline Parlementaire.

La Santé publique a affronté quelques « vagues » de contestation depuis le début de l’état d’urgence sanitaire, le 13 mars 2020, fait remarquer la Dre Raynault. « Là, on est dans la vague des “tests rapides” », précise-t-elle, qualifiant au passage la « stratégie du gouvernement » de « bonne, évidemment ».

Marie-France Raynault éprouve de la difficulté à prendre la pleine mesure de l’effet du doute jeté par des acteurs politiques sur des décisions de la santé publique. « Cela mine la confiance de la population dans les mesures [sanitaires] », s’inquiète-t-elle, rappelant que « c’est la population qui décide où ça s’en va ». « Ce n’est pas M. Legault. Ce n’est pas Horacio Arruda. »

La spécialiste en santé communautaire et santé publique se dit « extrêmement déçue » de voir des « formalités d’experts de tests et de ventilation » prendre le pas dans l’espace politico-médiatique sur des « questions sociales importantes ». Elle donne en exemple : « Les gens, travailleurs au bas de l’échelle ne vont pas se faire tester parce qu’ils ne sont pas couverts et ne veulent pas être isolés 14 jours », et les « travailleurs d’agence qui n’ont pas de formation en prévention et contrôle des infections qu’on promène entre les hôpitaux et les CHSLD ».

La Dre Raynault prône l’« éducation » et la « transparence » concernant l’action de la Santé publique au temps de la COVID-19, d’autant plus que ses recommandations se mêlent et s’entremêlent avec les décisions économiques, sociales et politiques du premier ministre François Legault.

C’est la population qui décide où ça s’en va. Ce n’est pas M. Legault. Ce n’est pas Horacio Arruda.

 

La codirectrice du Centre de médecine comportementale de Montréal, Kim Lavoie, presse le gouvernement québécois à « assumer » ses décisions puis à les justifier. « Assumez-vous ! » lance-t-elle. « Le problème avec le manque de transparence, de cohérence, c’est que les gens vont se dire : “Ça n’a pas de bon sens, on peut être 35 dans une école, 200 dans un avion, mais je ne peux pas avoir deux personnes à ma table” », explique-t-elle.

Même si elle a « entendu des choses qui contredisent les données probantes sur la COVID et l’état de la science » de la bouche de la Santé publique — sur les bienfaits de la ventilation dans les écoles, sur l’efficacité du couvre-feu, sur le port du masque par les enfants, par exemple —, Mme Lavoie invite les élus de l’opposition à jouer de prudence dans leurs interventions. « Ça prend le contexte pour bien évaluer l’efficacité des interventions. Mais, il faut faire attention : si l’opposition questionne trop, on ne veut pas que ça sabote toute la crédibilité du gouvernement », souligne la professeure au Département de psychologie de l’UQAM, avant d’ajouter : « Moi, je suis du côté du gouvernement. Je suis bien ouverte à aider M. Arruda avec ses habiletés de communication. C’est mon expertise. »

Il faut faire attention : si l’opposition questionne trop, on ne veut pas que ça sabote toute la
crédibilité du gouvernement.

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