Pas de contrôles aux frontières provinciales pour l’instant

L’épidémiologiste Benoît Mâsse croit que ce serait «un bon moment» pour réinstaurer un contrôle aux frontières interprovinciales du Québec parce que la situation actuelle est «vraiment précaire».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’épidémiologiste Benoît Mâsse croit que ce serait «un bon moment» pour réinstaurer un contrôle aux frontières interprovinciales du Québec parce que la situation actuelle est «vraiment précaire».

Le gouvernement du Québec n’envisage actuellement pas de rehausser le contrôle des déplacements depuis les autres provinces afin de retarder l’implantation sur son territoire des variants préoccupants du coronavirus, détectés en beaucoup plus grand nombre ailleurs au Canada. Toutefois, il n’exclut pas de s’y résoudre si la situation l’impose.

En date de vendredi, on avait détecté au Québec seulement huit cas de COVID-19 imputables au variant qui a d’abord été détecté au Royaume-Uni (B.1.1.7). Le même jour, en Ontario, le bilan cumulatif faisait état de 155 cas du variant B.1.1.7 et d’un cas du variant qui s’est propagé en Afrique du Sud (B.1.351).

Une étude de la Santé publique ontarienne révélait jeudi que 5,5 % des cas de COVID-19 découverts le 20 janvier étaient attribuables à l’un des variants préoccupants. La grande majorité de ces cas découlaient d’une éclosion dans une résidence de soins de longue durée à Barrie, au nord de Toronto, qui toucha tous ses résidents, sauf un.

En Alberta, les autorités ont décidé mardi de faire passer de 14 à 24 jours la quarantaine pour les personnes vivant sous le même toit qu’un malade atteint d’un variant préoccupant du coronavirus. La province a détecté 61 cas du variant B.1.1.7 et sept du variant B.1.351. Plusieurs cas n’ont pas été reliés à un voyageur.

« C’est une course qu’on a contre la montre, on veut retarder le plus longtemps possible la présence du nouveau variant britannique » au Québec, faisait valoir vendredi en conférence de presse le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

Trois pistes privilégiées

La stratégie québécoise tient en trois points : réduire la transmission en général, rehausser la recherche de contacts, et faire le criblage et le séquençage pour trouver les variants préoccupants. Toutefois, il n’est pas question pour l’instant de renforcer le contrôle des déplacements interprovinciaux.

« Il n’y a rien d’exclu, a cependant nuancé M. Dubé. S’il faut, à un moment donné, avoir une intervention de ce côté-là [on le fera, mais] ce n’est pas notre préférence. »

L’épidémiologiste Benoît Mâsse croit pour sa part que ce serait « un bon moment » pour réinstaurer un contrôle aux frontières interprovinciales du Québec parce que la situation actuelle est « vraiment précaire ».

« Il faut tout faire pour essayer de ralentir [les variants]. Et s’il y en a dans la province voisine, il faut contrôler les entrées et les sorties, comme on l’a déjà fait au printemps », dit ce professeur à l’Université de Montréal.

« Honnêtement, il est peut-être un peu trop tard pour fermer les frontières [interprovinciales] », estime pour sa part son collègue Mathieu Maheu-Giroux, de l’Université McGill. Il redoute que la grande différence dans le nombre de cas de variants au Québec (8) et en Ontario (156) ne reflète pas la prévalence réelle, mais plutôt des capacités différentes de détection.

Il faut tout faire pour essayer de ralentir [les variants]. Et s’il y en a dans la province voisine, il faut contrôler les entrées et les sor-ties, comme on l’a déjà fait au printemps.

 

Selon le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, 8,5 % des échantillons prélevés chez des personnes atteintes de la COVID-19 au Québec subissent actuellement un séquençage génétique. Cette méthode, qui donne des résultats en 8 à 10 jours, permet de détecter la signature des variants actuels et émergents.

La moitié des échantillons sont choisis aléatoirement dans toutes les régions du Québec. L’autre moitié est sélectionnée dans certains groupes ciblés, dont les voyageurs internationaux. Les cas acquis dans d’autres provinces ne sont toutefois pas privilégiés.

Une autre méthode, le criblage, permet de détecter plus simplement les variants grâce à un test PCR (réaction en chaîne de la polymérase), mais ne fonctionne qu’avec les variants déjà connus. « On a déjà commencé [à utiliser cette méthode] au Québec, mais on va l’intensifier », a déclaré vendredi le Dr Arruda.

Du fait de son voisinage avec l’Ontario, l’Outaouais est particulièrement susceptible de subir l’introduction de variants sur son territoire, reconnaît Brigitte Pinard, la directrice régionale par intérim de la santé publique dans cette région.

« Nous allons garder un œil sur les cas pouvant être associés à des déplacements plus importants à l’intérieur du pays, entre autres, entre les provinces, pour un dépistage. Il n’est pas fait de façon systématique pour l’ensemble des cas, mais nous sommes en train de revoir nos critères régionaux pour nous assurer d’avoir une vigie rehaussée considérant notre réalité », a-t-elle déclaré mercredi.

L’Abitibi-Témiscamingue, qui partage également une frontière avec l’Ontario, n’a pas non plus mis en place de mesures particulières pour freiner l’entrée des variants sur son territoire, outre le dépistage.

Omobola Sobanjo, une médecin-conseil à la direction de santé publique de cette région, souligne toutefois que le suivi très serré des nouveaux cas dans la région permettrait de détecter rapidement une éclosion où la transmission semble plus forte qu’à l’habitude — et donc potentiellement attribuable à un variant préoccupant.

« On est capable de commencer notre enquête de façon assez rapide, et on fait une recherche de contacts assez exhaustive », a-t-elle assuré en conférence de presse, jeudi.

Il est peut-être un peu trop tard pour fermer les frontière.

 

Majoritaire dès la mi-mars

Le variant B.1.1.7 est environ 50 % plus transmissible que les versions les plus communes du SRAS-CoV-2. Il domine actuellement l’épidémie en Angleterre. Aux États-Unis, plus de 600 cas y ont été associés. Les autorités américaines de santé publique estiment qu’il pourrait être majoritaire dans ce pays dès la mi-mars.

En Europe, plusieurs gouvernements ont rendu plus hermétiques leurs frontières ces derniers jours pour empêcher l’introduction des variants préoccupants.

L’Allemagne, par exemple, interdit désormais l’entrée aux voyageurs britanniques et sud-africains, mais aussi espagnols et portugais. La France demande quant à elle aux visiteurs en provenance du reste de l’Union européenne d’avoir un résultat de test négatif pour pénétrer dans l’Hexagone.

« Le variant va venir au Québec, ce n’est qu’une question de temps, observe M. Mâsse. L’idée est de ralentir sa propagation afin qu’on puisse avancer le plus possible la vaccination de la population. Mais en ce moment, on est encore loin d’avoir atteint une vaccination suffisante pour faire face aux variants. »

Pour l’instant, la plupart des variants détectés au Québec ont été attribués à des voyageurs internationaux. La moitié des huit cas sont d’ailleurs imputables à une étudiante revenant de l’Angleterre qui avait brisé sa quarantaine. Plus tôt cette semaine, des enquêtes épidémiologiques étaient en cours au sujet des cas qui n’avaient pas encore été liés à des voyages à l’étranger.

Avec Marie-Eve Cousineau et Pauline Gravel