Quinze ans de Québec solidaire

Amir Khadir et Françoise David après l’assermentation du premier député solidaire, en 2008
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Amir Khadir et Françoise David après l’assermentation du premier député solidaire, en 2008

Il y a 15 ans, la gauche s’unissait pour donner naissance à une nouvelle force politique, Québec solidaire (QS). L’ancien premier ministre Jacques Parizeau y voyait alors un échec du Parti québécois (PQ) puisque la nouvelle formation diviserait le vote souverainiste. Le temps lui a donné raison. Au fil des ans, les solidaires ont ravi six circonscriptions péquistes contre quatre comtés libéraux.

« Au départ, on nous percevait comme un phénomène passager du Plateau [Mont-Royal] », a rappelé l’ancien député Amir Khadir, le premier à avoir obtenu un siège à l’Assemblée nationale en 2008, deux ans après la fondation du parti. « Il y a 15 ans, on essayait juste de sortir de la marge », a-t-il ajouté.

QS a beaucoup évolué depuis. Né de la fusion entre l’Union des forces progressistes (UFP) et Option citoyenne, le parti féministe, écologiste, inclusif et altermondialiste s’est d’abord fait connaître comme contrepoids aux lucides, un groupe de douze personnalités québécoises dont faisait partie l’ex-premier ministre Lucien Bouchard, qui prônait notamment un redressement des finances publiques. Leur système de co-porte-parole, un homme et une femme au lieu d’avoir un seul chef, a perduré malgré les critiques. Amir Khadir, qui était à l’époque à l’UFP, et Françoise David, d’Option citoyenne, ont occupé ces fonctions et ont donc été les premiers visages de QS. « C’est la première fois qu’un parti de gauche au Québec a réussi à s’implanter et réussit à durer », a observé François Saillant, l’un des militants de la première heure, et auteur du livre Brève histoire de la gauche politique au Québec.

« En 15 ans, Québec solidaire est devenu clairement un acteur incontournable de l’échiquier politique québécois », a constaté l’une des co-porte-parole du parti, Manon Massé. L’une des grandes victoires de la jeune formation est d’avoir accru sa députation à chaque élection depuis 2008, si bien qu’aujourd’hui le parti compte dix élus à l’Assemblée nationale dont quatre proviennent de l’extérieur de Montréal. Le sort a également voulu qu’il passe au rang de deuxième groupe d’opposition, devançant ainsi le PQ qui a perdu Catherine Fournier, aujourd’hui députée indépendante. Ce statut a, par le fait même, augmenté le temps de parole des solidaires au Salon bleu et dans les commissions parlementaires.

En 2017, après le départ d’Amir Khadir et de Françoise David, la transition du parti vers ses nouveaux co-porte-parole, Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois, s’est déroulée sans grands déchirements. La fusion avec Option nationale, dont sont issus Catherine Dorion et Sol Zanetti, a également raffermi la position indépendantiste des solidaires. Les rapprochements avec le PQ pour conclure un pacte électoral en vue du scrutin de 2018 ont toutefois échoué. « Le parti a réussi aussi à rester uni à travers tout ça, ce qui est déjà énorme dans l’histoire de la gauche au Québec », a souligné M. Saillant.

Or, comme tout autre parti politique, QS n’est pas à l’abri de divisions. Son changement de position sur la laïcité en 2019 a laissé des traces. Les militants avaient alors renié la position traditionnelle de la formation qui s’appuyait sur le compromis Bouchard-Taylor, pour rejeter toute interdiction de signes religieux à l’exception de certaines balises pour ceux qui couvrent le visage. La dissolution du collectif sur la laïcité après que des militantes portant le hidjab se sont senties ostracisées, a déçu le militant Pierre Mouterde. Ce petit regroupement permettait aux pro-laïcité de continuer à en faire la promotion au sein du parti.

« Ça illustre très bien ce qui se passe à l’heure actuelle au sein de Québec solidaire, a affirmé celui qui milite au sein de la formation depuis ses débuts. Il y a eu six interventions et au bout, ça y est, c’était décidé, on supprime un collectif. » Dans son livre Les impasses de la rectitude politique, il appelle la gauche à recentrer son action sur la lutte contre le capitalisme pour éviter les dérives amenées par le mouvement « woke » qui pourrait nuire à l’unité du parti.

« Québec solidaire, c’est autour de 20 000 membres à travers le Québec et ce n’est pas tout le monde qui pense exactement pareil, a constaté Manon Massé. On fait les débats, on tranche les débats et quand les débats sont tranchés, on le porte collectivement. »

La pandémie a relégué au second plan l’un des principaux chevaux de bataille, celui de la lutte contre les changements climatiques. Mais alors que les intentions de vote pour le parti ont diminué à 11 % selon la firme de sondage Léger, il pourrait s’agir d’une occasion à saisir pour les solidaires, de l’avis d’Amir Khadir, puisque cette pandémie révèle l’échec des politiques néolibérales. « Il y a beaucoup d’insatisfaction au sein de notre société à cause des élites qui, pendant trois ou quatre décennies ont forcé les privatisations, ont forcé l’austérité, ont causé l’accroissement d’inégalités qui font mal à beaucoup de gens », a-t-il expliqué. Pour lui, la venue d’une nouvelle vague orange, cette fois sur la scène politique québécoise, est plus près qu’on ne le croit.

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