Nadine Girault envers et contre tous

Nadine Girault a remporté une victoire électorale décisive le 1er octobre 2018, obtenant 6052 voix de majorité sur son principal adversaire, dans la circonscription de Bertrand, qui embrasse une douzaine de municipalités des Laurentides, dont Rawdon et Sainte-Agathe-des-Monts.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nadine Girault a remporté une victoire électorale décisive le 1er octobre 2018, obtenant 6052 voix de majorité sur son principal adversaire, dans la circonscription de Bertrand, qui embrasse une douzaine de municipalités des Laurentides, dont Rawdon et Sainte-Agathe-des-Monts.

La ministre Nadine Girault a pris l’habitude de jeter un coup d’œil à la composition du conseil d’administration et de l’équipe de direction des entreprises qui attirent son attention. « Chaque fois, je me fais le commentaire : “Ouais, il n’y a pas grand femmes là. Ouais, [pour] les minorités visibles, on repassera” », lance-t-elle dans un entretien avec Le Devoir.

S’il n’en tenait qu’à elle, les entreprises se verraient obligées d’embrasser la diversité. « Personnellement, la répulsion envers les quotas, moi, je ne l’ai pas. Au contraire, j’en mettrais, des quotas, parce que, quelle que soit la façon dont je vais arriver autour de la table du conseil, l’important, c’est de m’y asseoir », affirme l’élue dans son bureau de la rue Principale, à Sainte-Agathe-des-Monts. « Une fois que je suis là, fie-toi sur moi, tu vas en avoir pour ton argent », ajoute-t-elle d’un ton assuré.

Malgré le sexisme et le racisme qui l’ont fait trébucher à quelques occasions, l’enfant d’exilés haïtiens a mené une carrière florissante — de Xerox à la Banque de Montréal, en passant notamment par le Service de police de la Ville de Montréal, la Banque Royale du Canada et le Mouvement Desjardins — avant d’être désignée ministre par François Legault en 2018.

L’ascension d’une personne issue d’une minorité visible aux plus hauts échelons d’une organisation demeure rude. « Quand tu es une femme, en plus, tu es bloquée deux fois, parce que le plafond de verre est encore là, il ne faut pas se leurrer », souligne Nadine Girault dans la foulée du dépôt du rapport du Groupe d’action contre le racisme (GACR).

La ministre n’est pas parvenue à rallier le GACR — dont elle a coprésidé les travaux avec le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant — autour de la question des « quotas ». En effet, le Groupe d’action s’est contenté de recommander au gouvernement de « garantir » la présence d’« au moins un membre provenant d’une minorité visible [dans] la majorité des conseils d’administration des sociétés d’État » d’ici décembre 2024. L’État québécois « indiqu[erait] la voie à suivre » aux employeurs privés en ouvrant les portes des C.A. des sociétés d’État ainsi que celles de l’administration publique aux personnes issues des minorités visibles, écrivent les membres — tous caquistes — du GACR dans leur rapport.

À l’instar de ses collègues, Nadine Girault a recueilli tout au long de l’année 2020 de nombreux témoignages de personnes qui ont eu du mal à décrocher un emploi à la hauteur de leurs ambitions ou encore à obtenir une promotion méritée en raison de la couleur de leur peau.

Pour sa part, elle s’estime « chanceuse, dans le fond », car elle a obtenu la quasi-totalité des postes qu’elle a convoités. « Comme je suis une bonne vendeuse, j’ai souvent eu les postes que je voulais avoir. Mais on travaille plus fort », précise la diplômée de HEC Montréal. Un concours visant à pourvoir un poste de directeur général lui est toutefois resté en travers de la gorge. « Ils étaient super intéressés à me rencontrer. On avait eu des entrevues téléphoniques. Ça cliquait. J’étais certaine, certaine que j’aurais le poste. […] Quand je suis allée physiquement à l’entrevue, en entrant dans la salle, j’ai senti… [que quelque chose ne tournait pas rond]. En sortant, je me suis dit que je ne l’aurais pas [le poste] », relate la ministre. En raison de la couleur de sa peau ? lui demande Le Devoir. « Oui », répond-elle sans détour. L’expérience l’a laissée tantôt « choquée », tantôt « enragée ». « Ça aurait pu me démolir. J’aurais pu être down, puis me sentir incompétente [et me répéter] “ça ne marchera jamais”. Mais je n’ai pas ce caractère-là. […] À la fin de la journée, je me suis dit : “Tant pis pour eux, ils manquent la meilleure candidate.” »

Du Missouri aux Laurentides

Nadine Girault a fait ses premiers pas, au tournant des années 1960, dans le Midwest des États-Unis, où son père effectuait des études médicales postdoctorales. Après, ses parents ont fait une croix sur leur voyage de retour en Haïti, redoutant la politique de répression menée par le président François Duvalier. Ils ont vite écarté l’idée de s’enraciner aux États-Unis, en raison des vives tensions raciales qui y régnaient. « Ça brassait. […] Ils ne voulaient pas élever leurs enfants là-dedans. Ils voulaient aussi élever leurs enfants en français », raconte l’élue caquiste.

La famille Girault a choisi le Québec. Nadine Girault ne garde que « de bons souvenirs » de Gaspé, où elle a passé son enfance : excursions en motoneige derrière le Séminaire de Gaspé, ascension de l’« immense » côte du Sanatorium Ross, naissance d’une grande amitié, bienveillance des enseignants. « Je pense qu’on était deux familles noires à Gaspé. Il y avait un autre médecin et il y avait nous autres. C’est tout, mentionne-t-elle.  On était choyés par nos professeurs. Le monde nous aimait. C’était agréable. »

Le racisme a fait irruption dans la vie de Nadine Girault « beaucoup plus tard », ce qui a laissé suffisamment de temps à ses parents pour la « préparer ». « Les parents de n’importe quel enfant noir vont préparer leurs enfants, c’est sûr et certain. Par exemple, un père de jeunes garçons noirs à Montréal va leur parler de la police, entre autres. Nous autres : c’était plus : tu es une petite noire, il faut que tu te démarques, que tu travailles plus fort que les autres », explique-t-elle.

Le racisme a rattrapé Nadine Girault durant ses études collégiales dans le nord de l’île de Montréal. « Ce n’étaient pas des commentaires [du type] : “Tu es une ci”, “Tu es une ça” ou “Retourne dans ton pays”. C’était un peu plus insidieux, c’était un peu plus en dessous », raconte-t-elle, tout en mettant un bon nombre des blagues de mauvais goût qui l’ont visée sur le dos de la « maladresse ». « Des fois, tu le prends plus facilement, puis d’autres fois, tu es fatiguée ou ça ne te tente pas et tu réagis différemment. »

Nadine Girault n’a jamais été tentée par le militantisme. « Je ne suis pas très groupe de pression », lâche-t-elle. En revanche, elle s’est taillé une place dans l’« International Women’s Forum », qui regroupe 7000 femmes d’affaires accomplies des quatre coins de la planète déterminées à façonner « un avenir dans lequel le leadership n’a pas de sexe ».

Une première pour Bertrand

Nadine Girault a brigué les suffrages sous la bannière de la Coalition avenir Québec dans la circonscription de Bertrand, qui embrasse une douzaine de municipalités des Laurentides, dont Rawdon et Sainte-Agathe-des-Monts. Les minorités visibles représentent à peine 1,5 % de la population de Bertrand, comparativement à 13 % de la population du Québec. « Ça m’avait été dit : “Nadine, tu es une femme, tu es une femme noire, c’est la première fois dans le comté.” Ce n’est pas grave, je vais gagner. » Elle a remporté une victoire électorale décisive le 1er octobre 2018, obtenant 6052 voix de majorité sur son principal adversaire.

Le premier ministre François Legault lui a confié les responsabilités de ministre des Relations internationales le 18 octobre 2018, auxquelles il a ajouté celles de ministre de l’Immigration le 22 juin 2020, puis celles de ministre responsable de la région des Laurentides le 9 octobre 2020. « Ça commence à faire une carte d’affaires pas mal pleine », répond-elle lorsque Le Devoir lui demande si elle a soumis sa candidature à la nouvelle fonction de ministre responsable de la lutte contre le racisme.

Le premier titulaire de ce poste sera notamment chargé de veiller à l’accomplissement des « 25 actions » pour une « société sans racisme » énumérées dans le rapport du GACR, dévoilé le 14 décembre dernier. « Nous, on a commencé avec les 25 mesures, mais il y a plein d’autres choses qu’on peut faire », signale Nadine Girault dans son bureau baigné d’une froide lumière d’hiver.

À voir en vidéo