Québec ignore le nombre de places disponibles pour les sans-abri

Selon le dénombrement de 2018, près de 3000 personnes étaient en situation d’itinérance «visible» à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon le dénombrement de 2018, près de 3000 personnes étaient en situation d’itinérance «visible» à Montréal.

Bien que le premier ministre, François Legault, ait affirmé mercredi qu’« il y a assez de places disponibles » dans les refuges au Québec pour accueillir tous les sans-abri à la tombée du couvre-feu, le gouvernement ne possède pas de chiffres lui permettant d’appuyer ses prétentions.

Ni le cabinet du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, ni le ministère de la Santé n’ont en main un décompte des places leur permettant d’affirmer que tous les sans-abri du Québec qui le souhaitent pourront passer la nuit à l’intérieur.

« Nous ne possédons pas ce niveau de détails », a fait savoir le ministère. Le bureau du premier ministre a renvoyé Le Devoir au cabinet Carmant qui a affirmé qu’il « reste de la place présentement dans les refuges et haltes-chaleur pour recevoir les personnes itinérantes ». « Advenant qu’il y aurait une demande dépassant la capacité d’accueil actuelle, nous travaillons à trouver des solutions pouvant être mises en place rapidement », a ajouté l’attachée de presse du ministre, Marie Barrette.

Québec n’a pas fait d’exception pour les itinérants quant à l’application de son couvre-feu, mais la « tolérance » des corps policiers sera de mise, a assuré jeudi la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, en répétant que des places en refuge sont « disponibles actuellement ».

« L’idée, c’est vraiment plus de les accompagner, de trouver une solution pour qu’ils puissent avoir un endroit où se réfugier, et non de leur donner des contraventions un peu dans le vide, qui ne règle pas le problème à la source », a-t-elle ajouté.

Le Service de police de la Ville de Montréal a quant à lui avisé les médias de son intention de « privilégier » une « approche préventive et adaptée » auprès des personnes en situation de vulnérabilité, « au regard des limites associées à la judiciarisation dans certaines circonstances ».

Montréal inquiète

À Montréal, des sources rapportent au Devoir que des représentants de la Ville ont fait pression — et le font toujours — auprès de Québec afin de sensibiliser le gouvernement aux enjeux liés à l’itinérance. « Ce n’est pas notre décret. On va s’arranger. […] Il ne faut pas ajouter davantage de difficultés au réseau des organismes en itinérance, qui doivent gérer la situation », a fait valoir une source.

L’attachée de presse de la mairesse Valérie Plante, Laurence Houde-Roy, a confirmé que Montréal avait soulevé la question de l’itinérance dans ses discussions avec Québec « dès mardi ». Malgré les « centaines de places » ajoutées en refuge et les haltes-chaleur pour l’hiver, les besoins demeurent « grandissants et nécessitent des ressources supplémentaires », d’autant que la pandémie a « exacerbé les inégalités sociales », a-t-elle ajouté.

À Montréal, 1650 places en refuge devaient être mises à la disposition des personnes itinérantes, en vertu du plan d’aide dévoilé en octobre. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui reçoit la part du lion, a confirmé jeudi que 1366 places sont disponibles et que 150 autres devraient être créées sous peu.

Le nombre est insuffisant pour répondre à la demande : selon le dénombrement de 2018, près de 3000 personnes étaient en situation d’itinérance « visible » dans la métropole.

« Pas au courant de la réalité »

Les propos du premier ministre au sujet du nombre de places en hébergement sont apparus à ce point déconnectés de la réalité qu’ils ont fait rire Nathalie Giguère, du Programme d’encadrement clinique et d’hébergement (PECH). « M. Legault vient de décider qu’il n’y avait plus d’itinérance au Québec ! » a-t-elle dit avec ironie. « J’ai trouvé ça vraiment drôle. […] Je trouvais tellement que sa réponse manquait de fini… Il aurait pu dire : “Oui, on est soucieux de ça, on va faire des plans d’action.” Il a comme balayé du revers de la main cette problématique-là. »

Son collègue et directeur général de PECH, Benoit Côté, estime que le premier ministre a fait des raccourcis. « Je ne sais pas comment on peut interpréter aussi clairement que ça qu’il n’y a pas un itinérant qui va dormir dehors au Québec. C’est difficile pour moi de suivre », a-t-il déclaré.

« Dans les faits, manifestement, quand M. Legault a dit ça, il n’était pas au courant de la réalité », a aussi déclaré Maxime Couillard, du Regroupement pour l’aide aux itinérants du Québec. Dans la ville de Québec, où il travaille, 156 places d’hébergement d’urgence sont actuellement disponibles, bien que 550 personnes itinérantes aient été officiellement recensées en 2018. Le manque de places existait avant la pandémie : au YWCA de Québec, en 2018 et 2019, entre quatre et six femmes étaient refusées chaque soir, en moyenne, faute d’espace pour les accueillir.

Avec Jeanne Corriveau

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