Conflit avec l'Alberta sur la couleur de la margarine - Les producteurs de lait accusent Québec de sacrifier leurs intérêts

Québec — En furie contre le gouvernement du Québec, la Fédération des producteurs de lait a accusé hier le premier ministre Jean Charest de sacrifier les intérêts de l'industrie laitière au nom «de la bonne entente» entre les provinces canadiennes.

La Fédération ne s'explique pas autrement la décision de Québec de céder aux pressions de l'Alberta et de confier à un comité spécial la tâche de déterminer si la réglementation québécoise sur la coloration de la margarine entrave le commerce interprovincial.

«Il n'avait pas à faire ça», a lancé, mécontent, le porte-parole de la Fédération des producteurs de lait, Jean Vigneault, lors d'une entrevue accordée à la Presse

canadienne.

Le gouvernement, estime le porte-parole, aurait dû simplement attendre que la Cour suprême se prononce sur la légalité de la loi québécoise, un jugement attendu l'an prochain.

Plus tôt cette année, le plus haut tribunal du pays a en effet accepté d'entendre la plainte déposée par la multinationale Unilever, qui juge déraisonnable et illégale la loi de 1987 interdisant aux fabricants de margarine de vendre un produit ayant la même couleur que le beurre.

«La Cour supérieure a donné raison au Québec, tout comme la Cour d'appel. Pourquoi ne pas avoir attendu que la Cour suprême se prononce?», a fait valoir M. Vigneault.

Dialogue

L'Alberta, de son côté, prétend que la réglementation du Québec sur la couleur de la margarine contrevient à l'Accord sur le commerce intérieur (ACI).

Pour tenter de régler le différend, le ministre du Développement économique, Michel Audet, a accepté mardi de nommer l'un de ceux qui formeront un groupe chargé d'examiner le dossier.

«Même les procureurs du gouvernement du Québec conviennent que ce processus est beaucoup plus risqué que la voie juridique, a déploré le porte-parole des producteurs laitiers. Que fera le gouvernement si le comité donne tort au Québec?»

En optant pour le dialogue avec l'Alberta, le premier ministre Jean Charest veut se faire «une belle jambe» devant ses vis-à-vis du Conseil de la fédération, pensent les producteurs.

«Il est l'instigateur du Conseil, et notre lecture c'est qu'il veut bien paraître devant ses collègues. Il veut jouer à l'élève le plus studieux de la classe des premiers ministres», avance M. Vigneault.

La Fédération reproche à M. Charest de jouer le jeu du lobby de l'industrie de la margarine et, par conséquent, de mettre en péril les acquis des producteurs

laitiers.

Des producteurs devaient d'ailleurs exprimer leur colère hier lors de manifestations tenues devant les bureaux du premier ministre Charest, à Sherbrooke, et devant ceux de la ministre de l'Agriculture, Françoise Gauthier, à Saguenay.

De son côté, le ministre Audet s'est montré surpris de la réaction indignée des producteurs laitiers. «Les règles de l'ACI, dont nous sommes signataires, prévoient un mécanisme de règlement des différends. Nous ne pouvions pas nous mettre la tête dans le sable et faire semblant que ces règles n'existent pas. Il faut respecter l'entente signée», s'est défendu M. Audet. «Nous menons la bataille sur deux fronts: l'un juridique, devant la Cour suprême, et l'autre constitutionnel, en vertu de l'ACI. Ce sont deux processus distincts et nous sommes capables de défendre notre réglementation», a-t-il expliqué.