Les restaurants fermés malgré l’avis contraire d’Arruda

Le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, a répondu aux questions des parlementaires mercredi.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, a répondu aux questions des parlementaires mercredi.

Le premier ministre François Legault a passé outre à l’avis de la Santé publique en ordonnant la fermeture des salles à manger des restaurants et des musées fin septembre, a révélé le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, lors de son passage en commission parlementaire mercredi.

Des élus de tous les groupes parlementaires, y compris celui de la Coalition avenir Québec, ont demandé au Dr Arruda — tantôt sans détour, tantôt de façon détournée — si le gouvernement caquiste avait ignoré des prescriptions de la Santé publique depuis le début de l’état d’urgence sanitaire.

Le sous-ministre adjoint s’est fait un devoir d’expliquer en détail le processus décisionnel de l’État québécois en temps de pandémie. Des documents de travail comme des « présentations PowerPoint » et des graphiques sont distribués à l’occasion aux décideurs, a-t-il mentionné, proposant au passage de déposer ceux qui ont servi de base scientifique à l’autorisation de rassemblements durant la période des Fêtes. Jusqu’à maintenant, les décisions de confinement, de déconfinement et de reconfinement partiel se sont prises, « par consensus », c’est-à-dire que tous ceux qui ont été consultés ont été capables de « vivre avec la solution » même s’il ne s’agissait pas de leur « premier scénario », a-t-il fait remarquer.

Le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé, est toutefois parvenu à lui tirer les vers du nez, en le pressant de donner des exemples de recommandations de la Santé publique ignorés par le gouvernement Legault. « Sur la base de l’épidémiologie qu’on voyait sur la question de certains milieux, notamment les musées ou les restaurants, nous avions recommandé que ça puisse potentiellement rester ouvert dans la mesure où on n’avait pas démontré que les gens respectaient les consignes, etc. », a lâché M. Arruda cloué dans un fauteuil de cuir du Salon rouge pendant trois heures. « Mais dans une question d’approche, je vous dirais “perceptuelle” de fermer les rassemblements à la maison et laisser des zones où il y a des rassemblements, le gouvernement a pris une autre décision », a-t-il ajouté.

Le député de Matane-Matapédia a prié le haut fonctionnaire de déposer l’avis écrit rédigé pour l’occasion par la Santé publique au secrétariat de la commission parlementaire. Le Dr Arruda a indiqué qu’il obtempérera si un tel avis écrit existe. « À ce stade-là », il s’agissait souvent de « discussions verbales », a-t-il précisé devant des députés incrédules.

« Mais c’est lourd de conséquences », a rétorqué M. Bérubé. Limités aux commandes pour emporter depuis plus de deux mois, de nombreux restaurants risquent de fermer leurs portes.

Le Dr Arruda a par la suite ajouté que le gouvernement avait demandé à la Santé publique si elle était « confortable » avec cette décision. « La réponse, ç’a été de dire “oui, on est confortable avec votre cadre d’analyse, mais ça n’aurait pas été le premier scénario” », a-t-il relaté, derrière une table encombrée de liasses de documents, d’un téléphone portable et d’une tablette sur laquelle de nouveaux messages scintillaient.

Le conseiller médical stratégique à la Direction générale de la santé publique du Québec, Richard Massé, s’est empressé d’apporter une nuance. « Ce n’est pas comme ouvrir les restaurants, c’est de dire “on pense que si c’est la même famille qui va au restaurant, les restaurants pourraient rester ouverts” », a affirmé le Dr Massé, avant de se faire clouer le bec par M. Bérubé.

La « bonne décision »

Le 28 septembre dernier, François Legault, « le cœur gros » avait non seulement interdit aux personnes vivant en zone rouge de tenir des rassemblements à l’intérieur de leur domicile, mais également ordonné la fermeture des restaurants, des bars, des salles de spectacle, des cinémas, des théâtres, des bibliothèques, des musées… « C’était la bonne décision à prendre », répétait l’entourage du premier ministre mercredi soir. « On a toujours respecté les avis de la Santé publique ou on est allé plus loin. »

Le vice-président aux Affaires publiques et gouvernementales de l’Association Restauration Québec, François Meunier, s’est pour sa part désolé mercredi soir de voir que « les restaurants ont été sacrifiés pour faire passer le message de cohérence ».

Loyauté et indépendance

Mercredi, Pascal Bérubé a regretté de voir le Dr Arruda afficher sa loyauté, et non son indépendance, à l’égard du gouvernement tout au long de son témoignage. « Je ne suis pas sous-ministre adjoint quand je suis directeur national [de santé publique] », avait pourtant soutenu Horacio Arruda la main sur le cœur.

Le médecin d’expérience a précisé qu’il était « surveill[é] » par « toute une équipe de santé publique » et qu’il avait « un institut » à sa disposition, tout en pointant l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Le directeur national de santé publique a rappelé qu’il avait déjà inscrit sa dissidence à l’égard de décisions du gouvernement du jour, premièrement sur l’offre de produits alcoolisés dans les casinos du Québec et le passage de l’âge légal de la consommation de cannabis au Québec de 18 à 21 ans.

Le Dr Arruda a reconnu que son équipe et lui n’étaient pas à l’abri des erreurs. « La pandémie de COVID-19 nous aura obligés à agir rapidement sans que nous ayons les connaissances et le recul nécessaire pour éviter certaines erreurs, mais c’est ainsi. Toutes les sociétés du monde l’ont vécu de cette manière, chacune avec leurs enjeux particuliers », a dit le médecin spécialiste en santé communautaire.

Il a indiqué que son équipe avait « la certitude d’avoir toujours fait les meilleures recommandations » avec l’information qu’elle détenait au moment où elle les a prises.

Avec ses « Si je me rappelle bien », « [Je vais] devoir faire la vérification », « Je m’excuse » et « Je ne m’attendais pas à des questions… qui sont pertinentes », Horacio Arruda a mis à l’épreuve la patience de plusieurs élus mercredi soir. Certains ont même quitté le Salon rouge avant la fin de son témoignage. Le déclenchement d’une alerte sonore indiquant que son adjointe exécutive « Marie-France Boudreault est actuellement indisponible » sur son iPad a fait sourire certains, mais grincer des dents d’autres. « Ça prouve que je suis un être humain », a lancé le haut fonctionnaire après avoir agrippé sa tablette pour la faire taire. « On poursuit », a déclaré le président de la commission de la santé et des services sociaux.

M. Arruda a quitté le Salon rouge sans répondre aux questions des journalistes. Sa garde rapprochée l’entourait. Marie-France Boudreault faisait partie du lot.

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19 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 10 décembre 2020 06 h 08

    Chasse aux sorcières!!!

    Il me semble que tous ces personnes ont beaucoup mieux à faire que de tenter de savoir si untel a fait ceci ou cela ! Que toutes ces énergies soient utiliser à meilleur escient, voila à ce que nous les payeurs de taxes ont s'attend. Trois heures à chercher une ou des sorcières, trop coûteux pour nous.

    • Bernard Plante - Abonné 10 décembre 2020 08 h 08

      Parce que "chercher des sorcières" pour se rende compte que les décisions prises ont entraîné la fermeture inutile des restaurants, musées, etc. est une perte de temps selon vous? Visiblement vous n'êtes pas restaurateur, ni administrateur de musée, ni économiste.

    • Bernard Plante - Abonné 10 décembre 2020 08 h 12

      Les pays où l'on ne questionne pas les actions du gouvernement se nomment des dictatures. Est-ce ce que vous souhaitez?

    • Pierre Desranleau - Abonné 10 décembre 2020 10 h 05

      Legault doit aujourd'hui gérer une grave crise sanitaire avec un système de santé dysfonctionnel hérité de ses prédécesseurs. Par contre, il avait le devoir de s'entourer des personnes les plus compétentes pour combattre la COVID, ce qu'il a sciemment évité de faire pour ne pas avoir à partager avec quiconque l'attention médiatique, le pouvoir et le prestige qui viennent avec la gestion d'une crise. C'est pour ça qu'il a écarté Joanne Liu au profit d'Horacio Arruda et qu'il s'est entouré exclusivement d'employés de la CAQ n'ayant aucunes connaissances scientifiques pour le guider. Il a priorisé la politique au détriment de la santé publique. En bon populiste, il a sous-estimé le virus en croyant pouvoir y faire face seul. Il a gamblé, il a perdu, et nous subissons. Pour moi, il est là le scandale.

    • Daphnee Geoffrion - Inscrite 10 décembre 2020 12 h 44

      À M.Plante
      Il est évident quand on regarde les résultats que de fermer les bars, restaurants, salle de spectacle, gym etc était nécéssaire. Ce ne sont pas des services essentiels mais plutôt des activités de plaisir qui franchement ne se pratique pas en plein pandémie meutrière.
      Legault aura le support des québécois, en Ontario ils n'ont pas fermés leur restos, musées etc et les résultats sont catastrophiques et je ne pense pas que L' Économie s'en porte si mieux, et pourtant les Ontariens sont bien plus disciplinés.

      Et oui les centres d'achat et les commerces sont restés ouvert car au contraire d'un repas ou d'un film, je ne peux pas me confectionner un manteau d'hiver ou une cafetière chez moi.

  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 10 décembre 2020 07 h 28

    Très bonne présentation

    Les décisions en santé publique sont souvent un compromis, surtout quand le facteur temps court entre en jeu comme dans le cas d'un virus contagieux.
    Ici il me semble qu'il y a une erreur de français, Arruda voulait peut-être dire le contraire, que les gens BE respectaient PAS les consignes. A vérifier.
    "nous avions recommandé que ça puisse potentiellement rester ouvert dans la mesure où on n’avait pas démontré que les gens respectaient les consignes, etc. »,"

  • Pierre Labelle - Abonné 10 décembre 2020 08 h 26

    À monsieur Plante.

    Pour votre information monsieur Plante j'ai été restaurateur. J'ai passé la majeur partie de ma vie active dans ce secteur. J'ai également appris que de vivre dans le passé est plus souvent qu'autrement négatif. Bientôt j'aurai 74 ans et je préfère de loin regarder vers demain. Et tant et aussi longtemps que nous ne seront pas sortie de cette pandémie, nos députés(es) doivent avoir mieux à faire que de chercher des bibites durant 3 heures.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 10 décembre 2020 09 h 06

    Tourner les coins ronds

    Pascal Bérubé (et maintenant les journalistes), cherchant la bibitte, n'était pas enclin à écouter les nuances apportées par le Dr Arruda concernant la fermeture des restaurants dont celle-ci capitale formulée par le Dr Massé : « Ce n’est pas comme ouvrir les restaurants, c’est de dire “on pense que si c’est la même famille qui va au restaurant, les restaurants pourraient rester ouverts” ».

    Il faut être passablement naïf pour penser qu'une telle recommandation aurait été comprise et facilement applicable. Il valait mieux décréter la fermeture de lieux à fort potentiel de contamination.

    Le chef parlementaire du PQ fait de la petite politique en des temps où il faut plutôt faire appel à la solidarité. Car voyez-vous, pour chaque 1500 personnes de plus par jour contaminées, on condamne à mort entre 20 et 30 personnes. Pour ma part, je prèfère sauver des vies que sauver des commerces.

  • helene lambert - Inscrite 10 décembre 2020 09 h 13

    loyauté vs indépendance

    il est plutot difficile d'être déloyal quand ton bureau de travail cotoie celui du 1er ministre..