Le camp du Oui comptait sur le vote des femmes

À moins de 30 jours du référendum de 1995, 38,9 % des femmes appuyaient le projet indépendantiste contre 52,6 % d’hommes.
Photo: Robert Skinner Le Devoir À moins de 30 jours du référendum de 1995, 38,9 % des femmes appuyaient le projet indépendantiste contre 52,6 % d’hommes.

Octobre 1995. Les ténors du camp du Oui s’inquiètent du faible appui des femmes au projet de pays. Pour cause, à moins de 30 jours du référendum, 38,9 % des femmes appuient le projet indépendantiste contre 52,6 % d’hommes. Les mémoires des délibérations du Conseil exécutif de l’époque rendus publics cette semaine jettent un nouvel éclairage sur les efforts du mouvement souverainiste pour rallier l’électorat féminin.

Le premier ministre Jacques Parizeau propose de « mettre une très forte partie [des] ressources » du camp du Oui pour « convaincre les femmes » qui, selon lui, « conceptualisent surtout le lendemain du référendum », peut-on lire dans les documents gardés secrets pendant 25 ans.

« Ces femmes indécises manquent d’information et aussi de la chaleur humaine que peuvent prodiguer les représentants du Oui », fait valoir M. Parizeau lors de la séance du Conseil des ministres du 11 octobre. « Elles n’ont pas encore pris conscience qu’elles peuvent être responsables de la défaite du peuple québécois. Il faut leur faire sentir que l’heure est grave », ajoute Louise Harel.

La victoire sera dans le sac « si les femmes votent en faveur du Oui dans la même proportion que les hommes », est d’avis Mme Harel. Pour y arriver, « il faut que beaucoup de femmes parlent aux femmes » à l’occasion par exemple d’un « débat entre femmes durant l’après-midi ». « Les femmes ont moins confiance en elles. Il faut leur donner le goût du risque, le goût d’entreprendre », soutient la ministre de l’Emploi lors d’un tour de table.

Sa consœur Rita Dionne-Marsolais souligne que « les femmes sont individualistes, mais qu’elles ont le sens du devoir ».

Le mouvement indépendantiste a besoin d’« un événement de l’ampleur des Yvettes », estime la ministre responsable de la Condition féminine, Jeanne Blackburn. Durant la campagne référendaire de 1980, des milliers de femmes outrées de voir la ministre péquiste Lise Payette comparer l’épouse du chef libéral, Claude Ryan, — et, dans leur esprit, toutes les femmes fédéralistes — au personnage d’un ancien manuel scolaire nommé « Yvette » : une fille « joyeuse », « obligeante », qui « trouve toujours le moyen de faire plaisir à ses parents » s’étaient mobilisées contre le projet de souveraineté-association de René Lévesque.

Les porte-parole souverainistes « s’adresse[ront] aux femmes au premier niveau » dans chacune de leurs prochaines sorties médiatiques, conviennent les participants. Le ministre des Transports, Jacques Léonard, suggère par exemple de « faire savoir » aux femmes « qu’elles recevront elles-mêmes les chèques de prestations familiales » dans un Québec indépendant.

Puisque le « langage de l’agressivité » ne plaît pas aux femmes, les conseillers politiques recommandent de privilégier des « termes comme la confiance, le partenariat, l’emploi, la langue, la culture, l’emploi des jeunes et la santé » dans les communications du camp du Oui.

Pourtant, Jacques Parizeau avait attribué la « mauvaise passe » connue par le mouvement indépendantiste à la fin de l’été au « positivisme » dont il a fait preuve. « Pendant ce temps, le camp du Non était à ce point agressif que le camp du Oui avait l’air de discuter du sexe des anges », souligne-t-il lors de sa « revue de la situation politique » le 4 octobre.

Les membres des communautés religieuses et des cercles des fermières sont dans la mire des indépendantistes, qui tenteront de les convaincre d’épouser la foi indépendantiste.

L’arrivée de Bouchard

11 octobre 1995. La désignation récente du chef du Bloc québécois, Lucien Bouchard, comme négociateur en chef du Québec au lendemain d’un Oui galvanise les énergies. Attention, « la mise en avant-plan de monsieur Lucien Bouchard donne lieu à des tensions dans l’organisation », signale Jacques Parizeau : « Certains représentants du Bloc croient que c’est monsieur Bouchard qui est le vrai chef de la campagne du Oui. »

Une semaine plus tard, les camps du Oui et du Non sont nez à nez. « [Il faut] que les ministres du gouvernement attaquent constamment les ténors du camp du Non. Il faut sérieusement se préparer à une victoire du Oui », lance M. Parizeau.

25 octobre 1995. Jacques Parizeau informe ses ministres de l’organisation d’une marche fédéraliste à Montréal d’ici 48 heures. Le premier ministre ne craint plus les déclarations menaçantes des ténors fédéralistes qui « provoquent le rire ». « Cependant, il ne faut pas qu’il y ait des émeutes », dit-il, anticipant la présence « d’agents provocateurs » parmi les 60 000 visiteurs attendus. L’Histoire retiendra plutôt un « Love-in ».

Louise Harel est davantage préoccupée par le choix du Palais des congrès de Montréal pour tenir le rassemblement du Oui le soir du vote référendaire, le 30 octobre 1995. Le site est à moins d’un kilomètre du Métropolis qui doit accueillir le camp du Non.

Cette proximité des quartiers généraux ennemis causera effectivement des maux de tête aux policiers qui mettront près de deux heures à dégager la rue Sainte-Catherine après l’annonce de la victoire du Non par 54 288 voix. Ils procéderont à une quarantaine d’arrestations.

Défaite

La défaite du Oui ne saurait être attribuée au vote des femmes, selon le politologue Guy Lachapelle. « Entre le mois de janvier [1995] et le référendum, l’écart qu’il y avait entre le vote des femmes francophones pour le Oui et le Non s’est estompé. À la fin, les femmes ont voté exactement comme les hommes, il n’y avait pas de différence significative », indique-t-il dans un entretien avec Le Devoir. Le spécialiste attribue cette évolution à une campagne publicitaire ciblée. « [On] mettait beaucoup l’emphase sur l’égalité homme-femme, qu’avec un Oui les choses changeraient, qu’il y aurait une plus grande accessibilité des femmes au marché du travail. »

Le discours de Lucien Bouchard devant un groupe de femmes le 15 octobre 1995 durant lequel il a déploré que les Québécois formaient « une des races blanches qui ont le moins d’enfants » n’a pas brisé cet élan, selon M. Lachapelle. « On pensait que ça serait comme les Yvettes, mais ça n’a pas eu l’impact auquel le camp du Non s’attendait. »

Parizeau méfiant

Au début du mois d’octobre 1995, Jacques Parizeau soupçonne des reporters affectés à la couverture de la campagne référendaire d’être en mission commandée contre le projet de pays. « La formule des autobus n’aide pas notre cause ; certains journalistes ne sont là que pour avoir notre peau », affirme le premier ministre, tout en notant que trois quarts des questions sont posées en anglais.


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