Référendum de 1995: la question qui faisait question

L’ex-premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, prononçant un discours à Montmagny le 3 octobre 1995, moins d’un mois avant le référendum sur l’indépendance du Québec.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne L’ex-premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, prononçant un discours à Montmagny le 3 octobre 1995, moins d’un mois avant le référendum sur l’indépendance du Québec.

Septembre 1995. À moins de 60 jours du référendum sur l’indépendance du Québec, l’équipe de Jacques Parizeau s’aperçoit que la question référendaire n’a toujours pas été couchée sur le papier.

Le premier ministre soumettra non pas une, mais quatre propositions aux membres de son gouvernement, apprend-on à la lecture des délibérations du Conseil des ministres dévoilées au compte-gouttes ces jours-ci après avoir été gardées secrètes pendant 25 ans.

« On était rendus le 5, 6 septembre et on n’avait pas de question », relate Jean-François Lisée dans un échange avec Le Devoir.

Jacques Parizeau ne tient pas à la rédiger lui-même. Il en confie la tâche au secrétaire général du gouvernement, Louis Bernard, à son chef de cabinet, Jean Royer, et à son conseiller spécial, Jean-François Lisée, à qui le « houleux, difficile et long » processus de rédaction de la question référendaire de 1980 n’est pas étranger.

Le trio s’entend sur quatre formules avancées par Jean-François Lisée, dont la tournure ressemble à celle de la question du référendum de Charlottetown (1992) — qui avait obtenu l’imprimatur des membres de la Fédération, rappelle M. Lisée —, avant de discrètement les soumettre à un échantillon de l’électorat québécois.

On plaidait beaucoup, les femmes, pour que ça ne soit pas un langage guerrier, le langage habituel de la politique, le combat, les troupes, le “war room”, etc. 

À la lecture du rapport de sondage, la garde rapprochée du premier ministre constate que la mention du mot « pays » dans la question référendaire ferait perdre de deux à trois points de pourcentage au camp du Oui. Même chose pour l’énumération d’attributs d’un Québec indépendant. Par exemple, en stipulant que le Québec se chargerait de la perception de tous les impôts, le gouvernement donnerait l’impression que le fardeau fiscal des Québécois s’alourdirait hors du Canada, montrent les résultats du coup de sonde. Les deux autres versions sont le miroir l’une de l’autre : la promesse d’offrir un partenariat économique et politique au Canada au lendemain d’une victoire du Oui faite par Jacques Parizeau (Parti québécois), Lucien Bouchard (Bloc québécois) et Mario Dumont (Action démocratique du Québec) le 12 juin 1995, apparaît au « début » de l’une et à la « fin » de l’autre.

6 septembre 1995. Jacques Parizeau demande à ses ministres, qui sont réunis dans le « bunker » de la Grande Allée, ce qu’ils pensent des quatre propositions de question.

« Il avait été convenu que la question serait courte et simple », regrette Rita Dionne-Marsolais, dont les critiques sont inscrites dans les mémoires des délibérations du Conseil des ministres. Les questions « sont trop complexes », ajoute son collègue Richard Le Hir, selon qui le mouvement indépendantiste « doit éviter de faire constater leur ignorance à certains électeurs ».

Le vice-premier ministre, Bernard Landry, se rallie à la première option, « à condition qu’on [en] retire la référence à l’entente [tripartite Parizeau-Bouchard-Dumont] du 12 juin, puisque la clientèle que l’on veut maintenant rejoindre souhaite probablement une question simple ».

Jacques Parizeau rappelle à plus d’une occasion durant les séances estivales du Conseil des ministres que la déclaration de souveraineté du Québec adviendra quoi qu’il arrive de l’offre de partenariat économique et politique au Canada.

Ottawa « se trouve à reconnaître la souveraineté du Québec » du moment où il accepte de négocier, convient M. Landry.

En marche vers l’indépendance

Les enjeux du Québec-province et d’un Québec-pays s’entremêlent dans les discussions des membres du gouvernement Parizeau, constate-t-on à la lecture des comptes rendus.

M. Landry profite de la rencontre du 2 août 1995 pour suggérer que René Lévesque, décédé près de huit ans plus tôt, soit symboliquement présenté comme le quatrième chef du camp du Oui, aux côtés de Parizeau, de Bouchard et de Dumont.

La séance se poursuit avec une discussion plus terre à terre sur le projet de construction d’une école à Saint-Lucien et la présentation du rapport sur l’« Autoroute de l’information » (Internet). « C’est fascinant ce que l’on peut faire avec ce système », lance la présidente du Conseil du trésor, Pauline Marois.

9 août 1995. L’appui à la souveraineté tourne autour des 51-52 %, signale fièrement Jacques Parizeau. Pour conserver cet élan, « le gouvernement du Québec doit éviter la confrontation, à moins que des intérêts considérables ne soient impliqués », soutient-il après que le ministre des Transports, Jacques Léonard, s’est insurgé du ton « inacceptable » employé par des Montagnais (Innus) de la Côte-Nord menaçant de bloquer une route.

23 août 1995. La ministre déléguée aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Louise Beaudoin, avoue candidement à ses collègues ne pas avoir su quoi dire sur le sort des fonctionnaires fédéraux québécois dans un Québec indépendant lors de son récent passage en Outaouais. M. Parizeau se plaint que « cela fait 25 ans qu’il expose sa position » de rapatrier l’ensemble des fonctionnaires au sein de l’appareil administratif de la future république.

L’inquiétude monte au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où « la construction de bouts de routes ne suffira pas » à résorber le chômage. « Il faut donner aux ministères et organismes la consigne de traiter cette région selon son mérite », affirme Bernard Landry. Le moral des habitants du « Pays des bleuets », bastion nationaliste, préoccupe l’élue de Chicoutimi, Jeanne Blackburn. « Si les intentions de vote diminuent dans cette région, cela aura des répercussions partout au Québec », ajoute-t-elle. Son collègue de Lac-Saint-Jean, Jacques Brassard, redoute plutôt le développement d’un « féodalisme régional » chez les élites locales qui s’imaginent « qu’[elles] n’ont pas besoin de l’État du Québec ».

7 septembre 1995. Ému, Jacques Parizeau dévoile la question référendaire au grand jour : « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec, et de l’entente signée le 12 juin 1995, oui ou non ? » Elle est le fruit des « circonstances », précisera le chef du gouvernement québécois. Aussitôt, les figures de proue du camp du Non étrillent la question retenue, la jugeant alambiquée.

20 septembre 1995. Bernard Landry anime la discussion en l’absence de M. Parizeau. Il dit croire « instinctivement » en la victoire du Oui. « Si le gouvernement perd son référendum, ce sera par le compte de 47, 48 ou 49 %. » L’ardeur des militants et le leadership « puissant » des dirigeants souverainistes feront la différence, estime le vice-premier ministre.

Jacques Brassard propose de faire appel à la « solidarité » entre les francophones. « Il faut leur dire que, s’ils divisent leur vote, ce sont les anglophones et les allophones qui vont décider de leur avenir à leur place. » Le ministre de l’Industrie, Daniel Paillé, s’inquiète davantage de l’appui des femmes au projet indépendantiste. « Ce sont les Québécoises qui vont faire gagner ou perdre ce référendum. »

L’ex-élue péquiste Louise Harel se rappelle cet échange. « Il y avait beaucoup de travail à faire [pour les convaincre de voter Oui] », explique l’ancienne ministre de l’Emploi, jointe par Le Devoir. « On plaidait beaucoup, les femmes, pour que ça ne soit pas un langage guerrier, le langage habituel de la politique, le combat, les troupes, le “war room”, etc. »

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