Québec adapte-t-il ses mesures de santé publique assez vite?

Le D<sup>r</sup> Quoc Dinh Nguyen du CHUM rappelle que le Québec a mis plusieurs semaines, au printemps, à exiger le port du masque afin de contrer la transmission asymptomatique.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le Dr Quoc Dinh Nguyen du CHUM rappelle que le Québec a mis plusieurs semaines, au printemps, à exiger le port du masque afin de contrer la transmission asymptomatique.

Québec ajuste-t-il assez rapidement ses directives de santé publique en fonction de l’évolution de la science ? Plusieurs universitaires se disent satisfaits de la réactivité des autorités, mais d’autres critiquent durement le gouvernement, qui se prive, selon eux, des meilleures ressources scientifiques disponibles, y compris celles du fédéral.

Don Sheppard, le directeur de l’Initiative interdisciplinaire en infection et immunité de McGill (MI4), croit que Québec ne se fie pas assez aux rapports provenant de l’extérieur de son giron. Il espère vivement que la société arrivera à « faire une brèche » dans ce qu’il appelle « la mentalité de bunker du gouvernement ». « Il faut rendre cela plus ouvert, plus transparent et plus flexible, dit-il. Les données évoluent, il faut évoluer avec les données. Et nous devons dire clairement comment nous évoluons avec les données afin de conserver la confiance du public. »

La semaine dernière, le ministre de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Christian Dubé, a annoncé la formation d’un comité qui se penchera sur la propagation par aérosols et par la ventilation dans les écoles. Jusqu’à présent, a-t-il dit, « ça n’a pas été prouvé » que la contamination aérienneest une composante significative de la transmission. Cet énoncé concorde avec les connaissances scientifiques actuelles, mais pourquoi, sur son site Web, le gouvernement du Québec ne reconnaît-il pas officiellement, comme celui du Canada, que les aérosols sont néanmoins une voie de transmission possible de la maladie ?

Il faut rendre cela plus ouvert, plus transparent et plus flexible

 

« Les gens aiment le blanc et le noir, dit Quoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au CHUM. Pour être transparent, il faut parfois être capable de dire qu’on ne sait pas, ou qu’on ne sait pas encore, et qu’on va prendre telle décision malgré l’incertitude. C’est toujours un défi. » Et les enjeux sont grands : s’il y a un décalage entre les politiques et la science, ou même une apparence de décalage, l’adhésion du public peut rapidement péricliter.

« Un problème biologique »

Le Dr Sheppard ne veut pas insister sur la ventilation dans les écoles. Selon lui, on ignore quel niveau d’aération peut vraiment changer les choses. Cependant, il considère que les autorités québécoises sont à la traîne de l’état de la science quant au port du masque. Depuis que, le 2 novembre, la santé publique du Canada conseille de porter le masque à l’intérieur même quand la distanciation physique est respectée. Dès la fin du primaire, et peu importe le niveau d’alerte, les élèves devraient porter un masque en tout temps à l’intérieur, croit le Dr Sheppard. Même chose dans les universités, où une partie des activités se déroule en présentiel.

« L’Université McGill s’est fait dire [par les autorités] que les étudiants peuvent enlever leur masque quand ils sont assis à deux mètres de distance. Nous n’avons décidé que récemment de changer cette consigne, malgré le fait que le gouvernement provincial ne s’est pas ajusté aux données et n’a pas suivi les recommandations fédérales », dit celui qui était impliqué dans le récent changement de politique.

« Ce n’est pas le moment d’être une société distincte, ajoute-t-il. J’aime cette province de tout mon cœur, mais nous devons reconnaître que nous faisons face à un problème biologique, pas politique. »

Cara Tannenbaum, une chercheuse à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), partage les critiques formulées par Don Sheppard. (Les deux forment un couple marié.) Elle confirme que six rapports préparés par CanCOVID, un regroupement de chercheurs créé par le fédéral, ont été soumis en juin et en juillet au gouvernement du Québec. « Il faut souligner que nous n’avons pas reçu de confirmation [qu’ils avaient été] lus ou même reçus par les décideurs à qui ils étaient destinés », écrit la cofondatrice de CanCOVID dans un courriel au Devoir. Plusieurs chercheurs québécois ont contribué à la rédaction de ces rapports destinés à informer les décideurs, ajoute-t-elle.

D’autres spécialistes ont l’impression que le processus de prise de décisions fonctionne bien, mais qu’il est évidemment perfectible.

Ce n’est pas le moment d’être une société distincte. J’aime cette province de tout mon coeur, mais nous devons reconnaître que nous faisons face à un problème biologique, pas politique.

Le Dr Nguyen rappelle que le Québec — mais également d’autres entités, comme l’Organisation mondiale de la santé ou les États-Unis — a mis plusieurs semaines, au printemps, à exiger le port du masque afin de contrer la transmission asymptomatique. Et ce, malgré de premières études « assez convaincantes » en la matière. « Dans une pandémie, une semaine de retard, ça peut avoir de très, très, très grandes conséquences », dit l’ex-chef de l’escouade chargée de limiter la propagation de la COVID-19 dans les milieux de vie pour personnes aînées au Québec.

Des délais « coûteux »

Le Dr Nguyen suspecte que certaines positions tardent à être adoptées à cause des délais occasionnés par la structure de consultation scientifique : le ministère de la Santé prend des décisions, informé par sa Direction générale de la santé publique, qui peut confier des mandats d’analyse à l’Institut de santé publique du Québec (INSPQ) et à l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS). « Dans une pandémie où les décisions doivent être prises rapidement, je pense que ces délais-là peuvent être, par moments, coûteux », dit-il.

La microbiologiste-infectiologue Caroline Quach-Than, du CHU Sainte-Justine, rappelle que de tels délais sont inévitables compte tenu des « rouages administratifs » des gouvernements. « J’aurais été éminemment plus critique avant d’être présidente de différents comités aux niveaux provincial et fédéral », dit celle qui est membre du Groupe d’experts sur la COVID-19 de la scientifique en chef du Canada. L’important, croit-elle, n’est pas que Québec ratifie la reconnaissance par Ottawa du potentiel de transmission aérienne, mais plutôt que les mesures sanitaires qui se rapportent à cette question soient adéquates — ce qui est le cas, selon elle.

La Dre Quach-Than pense toutefois qu’il serait intéressant que Québec se dote d’un comité scientifique externe multidisciplinaire qui lui procurerait « une vision plus panoramique ». Pour l’instant, le MSSS et l’INSPQ s’adjoignent ponctuellement des experts de l’externe pour certains dossiers. Cependant, un comité réunissant, par exemple, des virologues, des ingénieurs, des chercheurs en sciences sociales et d’autres en sciences fondamentales « permettrait probablement d’avoir une approche beaucoup plus diversifiée et moins d’angles morts. […] Il ne faudrait toutefois pas que ça dédouble ce que d’autres comités font déjà [au fédéral, par exemple]. C’est pour ça que c’est important d’avoir une bonne chaîne de communication », précise-t-elle.

« Je trouve qu’on a mis en place assez rapidement un processus qui me semble fonctionner assez bien », croit pour sa part Marie-France Raynault, cheffe du Département de santé publique et de médecine préventive du CHUM, qui louange le travail de l’INSPQ et de l’INESSS. Les deux instituts peuvent à la fois se saisir eux-mêmes de questions et répondre à des commandes du gouvernement. La Dre Raynault est convaincue de leur pleine liberté scientifique : en témoigne, par exemple, la recommandation des demi-classes, qui mettait en porte-à-faux un ministère de l’Éducation aux prises avec des pénuries d’enseignants et de locaux.

« On en a pour dix ans à étudier si on a pris les bonnes décisions ou non. Je regarde la situation internationale et je trouve que, au Québec, on n’est pas si mal », conclut-elle.

Le port du masque à l’école dans quelques provinces canadiennes

Nouveau-Brunswick : obligatoire en tout temps au secondaire (zone orange).

Québec : obligatoire dans les aires communes dès la 5e année. En zone rouge, obligatoire en tout temps pour les élèves du secondaire.

Ontario : obligatoire en tout temps dès la 4e année.

Manitoba : obligatoire à moins de deux mètres, même en classe, dès la 4e année.

Alberta : obligatoire à moins de deux mètres, même en classe, dès la 4e année.

Colombie-Britannique : recommandé dans les espaces communs dès la 6e année.


En données

Les responsables de la santé publique du Québec ont signalé 1259 nouveaux cas vendredi, pour un bilan de 129 699 personnes infectées. On déplorait 32 décès de plus, pour un total de 6774.

La Presse canadienne
5 commentaires
  • Joël Tremblay - Abonné 21 novembre 2020 06 h 47

    Clairement, les directives ne changent pas assez rapidement...

    la preuve, une partie significative population ne sait même pas quelles directives sont les bonnes...

    et une partie assez sgnificative de la population a autre chose à faire que se pendre aux lèvres de Legault 1er pour se faire dire comment vivre leur vie...

    Est-ce que vous savez que les personnes résidant en RPA devront s'isoler durant 7 JOURS AVANT de pouvoir aller voir leur famille aux fêtes?

    Elles vont devoir s'isoler durant complètement 7 jours après également, ce qui est LÉGÈREMENT plus justifiable, mais encore.

    Donc on parle de devoir s'enfermer dans sa chambre durant 14-15 jours pour avoir le droit, pour que le gouvernement permette aux gens de se déplacer pour aller voir leur famille...

    Comme si les personnes en RPA n'étaient pas déjà assez isolées, et comme si elles allaient se téléporter chez leur famille, sans entrer en contact avec aucun autre humain lors de leur déplacement pour se rendre à leur destination...

    Mais nous le faisons pour protéger les personnes vulnérables, pas vrai?

    Je ne sais pas quand j'aurai cet âge si j'ai envie de me faire autant protéger...

  • Benoit Samson - Abonné 21 novembre 2020 08 h 01

    Autre évidence scientifique ignorée qui pourrait couter cher

    Le CDC (Center for Disease Control) américain confirmait cette semaine que la majorité des transmissions du virus se fait par des individus sans symptômes.
    Si, comme on le souhaite dans cet excellent article, on avait une flexibilité et volonté de regarder en dehors du ''bunker'' québécois pour prendre des décisions éclairées, à la suite de cette déclaration récente du CDC, on réaliserait que le Noël prolongé de 4 jours en 2020 au Québec et les règlements pour sa gestion, sont une recette qui causera des contaminations croisées qui viendront hanter la province dès le début de 2021.
    Il n'est pas trop tard pour corriger le tir. Mais pour cela, il faudrait regarder en dehors du bunker et accepter des données et recommandations scientifiques qui ne sont pas ‘’Made in Québec’’. Possible main improbable. Ce sera une répétition de l’entêtement à ne pas forcer le port du masque dans les écoles contrairement à d’autres juridictions avec les mêmes résultats négatifs; trop peu trop tard.

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 21 novembre 2020 08 h 23

    Il y a de l'espace pour l'esprit critique ici

    Un très bon article de la Presse ce matin nous montre, données démographiques à l'appui que le Québec (si on compare avec les données de la Suède), aurait vraiment pu être une "société distincte" et faire les choses un peu plus à sa façon, par exemple, sans masque et aussi prendre la décision de ne pas fermer le milieu culturel et les bars et restaurants, et on peut se demander sérieusement: "Est-ce que vraiment la situation aurait été si pire ?". Bien, sûr avec plus de surveillance pour respecter certaines règles de santé publique, mais vraiment, les données de la Suède nous prouve cela: ils ont moins coupé là-bas sur le BNB (bonheur N. Brut), et ils n'obtiennent pas des chiffres bien différents du Québec.......à voir....

    • Benoit Samson - Abonné 21 novembre 2020 08 h 49

      Il faudrait mieux vérifier les données les plus récentes de la Suède ou c'est maintenant la catastrophe sanitaire que personne ne devrait vouloir imiter

  • Patrick Dolmaire - Abonné 21 novembre 2020 11 h 52

    Une belle référence ...

    La Suède qui pourtant ne brille pas par ses résultats! Après toutes les mesures prises et mises en place au Québec, selon l'INSPQ, le nombre de décès par millions d'habitant est supérieur à celui de la Suède qui bien sûr n'a pas adopté toutes ces mesures ... (634 versus 797 pour le QC). À croire que rien faire eu été mieux. Mauvaises décisions, mauvais timing, mauvaises raisons etc. Comme disait un grand-père, conduire avec des oeillères le nez rivé au rétroviseur n'aide guère à avancer! Quand la politique joue à essayer de faire mieux que la science, l'excellence en médiocrité frôle son paroxisme!