Premiers témoins entendus au procès de la Loi sur la laïcité

Lundi, quelques dizaines de personnes ont manifesté leur opposition à la Loi sur la laïcité de l’État devant le palais de justice de Montréal.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Lundi, quelques dizaines de personnes ont manifesté leur opposition à la Loi sur la laïcité de l’État devant le palais de justice de Montréal.

La première témoin au procès de la Loi sur la laïcité de l’État a campé ce que cette mesure législative représente pour elle et pour d’autres opposants : un sentiment d’être exclue de la société québécoise.

Ichrak Nourel Hak est une enseignante qui porte le hidjab. Elle était encore étudiante lorsque le projet de loi 21 a été adopté pour devenir la Loi sur la laïcité de l’État.

Son témoignage a sonné lundi le coup de départ de ce procès qui doit durer de cinq à six semaines au palais de justice Montréal.

Le juge Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, qui le préside, a déclaré d’entrée de jeu que ce procès était à la fois « ordinaire et extraordinaire », alors que seront abordés des valeurs de notre société et les droits de différents groupes — qui entrent parfois en conflit.

La loi — adoptée en juin 2019 par l’Assemblée nationale — interdit le port de signes religieux à certains employés de l’État lorsqu’ils sont dans l’exercice de leurs fonctions, dont les policiers, procureurs de la Couronne et gardiens de prison, ainsi que les enseignants des écoles publiques du primaire et du secondaire.

Elle ne fait pas l’unanimité et est contestée par plusieurs groupes qui tenteront lors de ce procès de la faire annuler, en tout ou en partie.

Mme Nourel Hak fait partie de ceux qui la contestent.

De confession musulmane, elle a déclaré au juge Blanchard avoir décidé de porter le hidjab à l’âge de 21 ans, après avoir entrepris une réflexion sur sa religion.

Elle a répété à de nombreuses reprises que le port de ce signe religieux est son choix et que personne ne l’a forcée. Interrogée sur la réaction de son père quand elle a décidé de le revêtir, elle a répondu : « Ça ne lui faisait ni chaud ni froid. »

Pour elle, sa religion est un mode de vie. « Ce n’est pas un bloc à part. » Le hidjab fait partie de la pratique de sa religion, partie d’elle-même.

Enlever son hidjab quelques heures tous les jours pour enseigner est « inimaginable ». Elle ne souhaite par ailleurs pas discuter de religion avec ses élèves et ne l’a jamais fait lors de ses stages.

Le hidjab est aussi pour elle une manière de lutter contre les stéréotypes véhiculés sur les femmes musulmanes. « Je veux montrer qu’il y a des femmes épanouies qui veulent redonner à la société ce qu’elles ont reçu. »

Diplômée en septembre, elle a décroché un emploi dans une école privée du Québec et conserve son hidjab dans sa salle de classe virtuelle.

Mais cela donne l’illusion qu’il y a deux options, a-t-elle indiqué en Cour. Pour une femme musulmane voilée, il n’y en a réellement qu’une seule.

Deux autres enseignantes ont témoigné lundi. Amrit Kaur est une enseignante de religion sikhe, qui travaille actuellement dans une école secondaire privée de la Colombie-Britannique.

Québécoise, son plan était d’enseigner à la Commission scolaire English Montréal, mais l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État l’a obligée à revoir ses plans, et même à déménager. Puisqu’elle porte plusieurs signes religieux, elle devait se tourner vers le privé. Or, il n’y a qu’une poignée d’écoles privées à Montréal, a expliqué Mme Kaur, qui soutient qu’elle n’aurait que peu d’heures de travail et qu’il lui aurait été difficile d’obtenir un poste à temps plein.

Pour elle, retirer ses « marques de foi » serait une violation de son serment envers sa religion : « je ne serais plus moi-même ».

La jeune femme affirme n’avoir jamais tenté d’imposer sa foi aux autres et soutient que sa religion ne joue aucun rôle dans son enseignement.

Son apparence a même une conséquence positive, a-t-elle expliqué au tribunal : puisqu’elle affirme sa différence avec confiance, cela incite les enfants qui se sentent eux-mêmes différents à venir se confier.

Messaouda Dridj, qui enseigne les mathématiques au primaire depuis 2014, elle, bénéficie de droits acquis et peut continuer d’enseigner avec son hidjab. Elle s’inquiète toutefois pour l’avenir, dans la perspective où elle souhaiterait changer d’école ou de carrière en devenant, par exemple, conseillère pédagogique : elle ne pourrait alors pas exercer ses nouvelles fonctions en gardant son hidjab. « Ça me brime », a-t-elle expliqué au juge.

Le procès

Lundi, ce sont quatre demandes d’invalidité de la loi distinctes qui ont commencé à être entendues par le juge.

Au fil des protestations, le gouvernement caquiste a défendu sa loi. Il fera de même devant la Cour. Dans le passé, le premier ministre François Legault a qualifié la loi de « modérée » et d’« équilibrée », rappelant à maintes reprises qu’elle reçoit un large appui de la population québécoise. Il a rappelé que tous les citoyens demeurent libres de pratiquer la religion de leur choix. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a soutenu que la loi n’est « ni raciste ni sexiste », car elle s’applique aux hommes comme aux femmes.

Des groupes ont aussi décidé de participer au débat judiciaire afin de soutenir la loi. L’un d’eux est le Mouvement laïque québécois, qui fera valoir le point de vue des parents, et leur droit à un enseignement conforme à leurs convictions, c’est-à-dire sans signes religieux, a expliqué l’un de ses avocats, Me Guillaume Rousseau.

La liberté de religion a deux composantes : le libre exercice et le devoir de neutralité religieuse. Lorsqu’il est question de représentants de l’État dans l’exercice de leurs fonctions, c’est le devoir de neutralité qui l’emporte, estime le procureur.

Pour cette première journée du procès, quelques dizaines de personnes ont marqué le coup en venant manifester leur opposition à la Loi sur la laïcité de l’État devant le palais de justice de Montréal.

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