​Référendum de 1995: la déclaration choc de Jacques Parizeau décortiquée

Des journalistes francophones et anglophones ont mal cité les paroles de M. Parizeau dans son discours de 1995, écrivant à tort qu’il avait montré du doigt le «vote ethnique» — et non les «votes ethniques» — pour expliquer la victoire à l’arraché du camp du «Non».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des journalistes francophones et anglophones ont mal cité les paroles de M. Parizeau dans son discours de 1995, écrivant à tort qu’il avait montré du doigt le «vote ethnique» — et non les «votes ethniques» — pour expliquer la victoire à l’arraché du camp du «Non».

30 octobre 1995, 23 h 09. La défaite est amère. Jacques Parizeau monte sur la scène du Palais des congrès de Montréal avec la conviction d’avoir « flambé 25 ans » de sa vie. À sa vue, des partisans entonnent Gens du pays, de Gilles Vigneault. D’autres, secoués de sanglots, essaient en vain.

Le premier ministre renonce à sortir d’une poche de son veston le discours coiffé du titre « Un extraordinaire événement s’est déroulé aujourd’hui » rédigé par son conseiller Jean-François Lisée quelques minutes plus tôt. « Jacques Parizeau fera ce qu’il a toujours fait : il dira ce qu’il pense et ce qu’il ressent. Il le dira dans ses mots à lui, au risque de déplaire… une dernière fois », relate Pierre Duchesne dans sa biographie en trois tomes de Jacques Parizeau (Le baron, Le croisé et Le régent).

Après la victoire du « Non » avec 50,58 % des suffrages, le « régent redevient croisé [et] sait qu’il ira brûler ses drapeaux », écrit le biographe.

« Mes amis, c’est raté, mais pas de beaucoup… », s’élance le premier ministre. Il se « répète » ; ses phrases sont « mal construites », ce qui est inhabituel, relève Pierre Duchesne. À l’arrière-scène, plusieurs appréhendent de voir M. Parizeau rater ce discours historique.

Puis, le chef indépendantiste lance : « Si vous voulez, on va cesser de
parler des francophones du Québec, voulez-vous ? On va parler de nous à 60 %. On a voté pour. » L’emploi d’un « nous qui n’est pas inclusif » choque, au premier chef Bernard Landry.

Quand on dit “le vote ethnique”, c’est comme si c’était très, très homogène et que toutes les communautés culturelles votaient de la même façon, alors que ce n’est pas ce que M. Parizeau a dit [...]

 

M. Parizeau continue sur sa lancée. « C’est vrai, c’est vrai qu’on a été battus, au fond par quoi ? Par l’argent puis des votes ethniques, essentiellement », laisse tomber l’homme en colère.

Dans les coulisses, les membres de son entourage sont catastrophés. Dans les gradins, les journalistes sont ébaubis. Plusieurs agrippent leur magnétophone, rembobinent leur cassette et réécoutent la déclaration choc.

Jacques Parizeau a prononcé des centaines de discours durant sa vie politique. La plupart des Québécois se souviennent seulement de lui — ou plutôt de l’une de ses déclinaisons.

La traductologue Chantal Gagnon a passé au peigne fin l’extrait le plus controversé du discours de défaite de M. Parizeau tel qu’il a été rapporté dans différentes publications. Elle a relevé des écarts « pragmatiques », « sémantiques » ou « syntaxiques » entre ce qu’elle a entendu et ce qu’elle a lu.

Des journalistes francophones et anglophones ont mal cité les paroles de M. Parizeau, écrivant à tort qu’il avait montré du doigt le « vote ethnique » — et non les « votes ethniques » — pour expliquer la victoire à l’arraché du camp du « Non », a-t-elle constaté. Selon elle, « l’écart textuel accentue le caractère raciste des propos de Parizeau ». « Quand on dit “le vote ethnique”, c’est comme si c’était très, très homogène et que toutes les communautés culturelles votaient de la même façon, alors que ce n’est pas ce que M. Parizeau a dit, même si, dans tous les cas, c’était un énoncé extrêmement maladroit et déplorable », indique Chantal Gagnon.

Par ailleurs, la technique de rédaction qui consiste à « enlever les hésitations » dans une citation a beau « ramasser le récit », « faciliter la lisibilité », elle a « des répercussions importantes sur la façon dont on perçoit certains éléments qui peuvent être plus choquants », souligne la professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. « Quand on voit tout l’extrait enregistré, on voit que M. Parizeau cherche ses mots, répète, hésite. Et ça, en linguistique, c’est une façon de voir que la personne s’apprête à dire quelque chose de presque énorme, quelque chose qui va choquer, donc il essaie de compenser par des mesures linguistiques de répétition ou des hésitations. Si on présente seulement l’extrait “le vote ethnique” ou “les votes ethniques”, ça donne l’impression que c’était un discours préparé, alors que ce n’est absolument pas le cas. C’est sûr que ça fait une différence dans la façon dont on perçoit le message », explique la chercheuse.

Improvisé, le discours de défaite de M. Parizeau n’a été prononcé qu’en français, ce qui a forcé les journalistes des médias d’expression anglaise à effectuer leur propre traduction :

We are beaten, it’s true. But by what? Money and the ethnic vote” (The Gazette)

It is true that we were beaten by the power of money and the ethnic vote” (The Globe and Mail).

« L’aspect direct, c’est-à-dire non négocié des propos de Parizeau, ajoute une touche d’intransigeance qui est moins présente en français », estime la professeure Chantal Gagnon. « En français, la répétition “c’est vrai, c’est vrai” et la présence d’un adverbe, “essentiellement”, viennent, dans une certaine mesure, amoindrir l’énoncé. Il s’agit d’une stratégie de politesse de la part de Parizeau. Cette stratégie est évacuée de l’anglais. »

Philip Authier, coauteur de l’article paru dans The Gazette, se rappelle avoir rapidement remplacé « “ethnic vote” » par « “ethnic votes” » après s’être aperçu de sa méprise. « On a réécrit le texte trois ou quatre fois. C’était le gros rush. Tout allait très vite », mentionne-t-il 25 ans plus tard. « C’est tough, tu ne veux surtout pas déformer les propos de la personne », ajoute le journaliste politique, soucieux de « toujours » trouver « le mot juste ».

Avec 30 ans de métier, Philip Authier n’hésite pas à ériger la traduction des petits et grands discours des femmes et des hommes qui se sont succédé sur la scène politique comme « le plus gros défi » quotidien de son travail. « C’est toute une science. Tu ne l’apprends pas à l’école. Il ne faut pas déformer la parole des gens quand tu les traduis. Ça, c’est numéro un. Une citation ne doit pas être seulement fiable. Elle doit aussi être compréhensible », souligne-t-il.

« Inexcusable réaction »

Les médias ont dénoncé la sortie du premier ministre le soir du 30 octobre 1995. Pour Le Devoir, il s’agissait d’une « inexcusable réaction au scrutin référendaire ». « Un aussi clair discours d’exclusion, de mépris du vote de certains de ses concitoyens sur une base “ethnique”, sapait les fondements
mêmes du projet qu’il a toujours voulu servir », a écrit la directrice Lise Bissonnette le 1er novembre 1995.

Après le choc de la défaite, Jacques Parizeau a précisé dans son essai Pour un Québec souverain (1997) que « le seul critère important quant à l’orientation du vote sur la souveraineté […] n’est ni la race ni la couleur ; c’est la langue ».

Le discours du 30 octobre 1995 a suivi Jacques Parizeau pendant le restant de ses jours. Dans Les grands discours de l’histoire du Québec, il côtoie celui livré devant le Canadian Club de Toronto le 22 novembre 1994. Devant des gens d’affaires de la Ville Reine, M. Parizeau avait notamment cité Tocqueville, disant que « la langue est probablement le lien le plus fort et le plus durable qui unisse un peuple ». Le discours du 30 octobre 1995 ne figure toutefois pas dans « les 50 discours qui ont marqué le Québec », les auteurs du recueil ayant seulement retenu l’allocution qu’il avait prononcée devant l’Assemblée nationale française le 24 janvier 1995. « [N]ous faisons en sorte que la souveraineté ne soit pas l’affaire d’un parti ou d’un gouvernement, mais qu’elle soit la grande affaire de tout un peuple, appelé à définir son projet, puis à en disposer démocratiquement lors d’un référendum », avait déclaré Jacques Parizeau.

 

Extrait du discours de défaite qui n’a pas été lu

«…Mes amis, René Lévesque serait fier de nous ce soir. Il serait fier de vous. Vous avez créé la plus vaste coalition que le Québec ait connue. Vous avez fait faire à la souveraineté du Québec un énorme pas en avant. Un énorme pas en avant. Aujourd’hui, mes amis, la victoire nous échappe, mais tous les espoirs sont permis… »

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