«Fais tout ce que tu peux pour me le ramener bientôt»

Robert Bourassa et son épouse devant la dépouille de Pierre Laporte
Photo: La Presse canadienne Robert Bourassa et son épouse devant la dépouille de Pierre Laporte

Une lettre signée de l’épouse de Pierre Laporte, Françoise Brouillet-Laporte, et envoyée à son ami Jean-Noël Lavoie, qui était alors président de l’Assemblée nationale, témoigne de l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait, le 16 octobre, soit la veille du décès de Pierre Laporte, aux mains de ses ravisseurs du FLQ.

Cette lettre, qui a été rédigée à l’hôtel Le Reine Elizabeth, où Françoise Laporte vivait confinée avec ses enfants et des membres du gouvernement depuis l’enlèvement de son mari, fait désormais partie du fonds du Centre d’archives de Laval, à qui Jean-Noël Lavoie a légué une partie de ses archives personnelles, avant son décès en 2013.

 

Mme Laporte, qui a 97 ans aujourd’hui et qui n’a pu être jointe par Le Devoir, y témoigne de son souhait que son mari ne s’inquiète pas d’elle pour qu’il « puisse discuter [s’il en a le loisir] avec ses ravisseurs ». « Enfin Jean-Noël, je sais que je puis compter sur ton amitié pour Pierre pour faire tout ce que tu peux pour me le ramener bientôt », écrit-elle enfin. Que signifiait cette requête, dans le contexte où les négociations étaient complètement rompues depuis le matin entre les gouvernements et les ravisseurs de Laporte ? Car Mme Laporte va jusqu’à écrire que « le gouvernement fait bien les choses ».

Car pendant ce temps, Pierre Laporte, désespéré de ne plus pouvoir compter sur le soutien du Québec, faisait une ultime tentative d’évasion.

Photo: Société d'histoire de Laval Le cadre de la photo de M. Laporte derrière lequel on a découvert une lettre de son épouse adressée à Jean-Noël Lavoie.

« C’était en fin de matinée, rue Armstrong, écrit à ce sujet Louis Fournier dans son livre FLQ, histoire d’un mouvement clandestin, qui vient d’être réédité chez VLB. Le ministre entend à la radio la déclaration de Robert Bourassa annonçant la rupture définitive des négociations. Tout de suite après, il se précipite désespérément à travers la fenêtre de sa chambre, en se servant d’un oreiller comme bouclier. La fenêtre vole en éclats, mais il reste coincé et ne peut s’enfuir. »

La lettre de Françoise Laporte, qui porte l’en-tête de l’hôtel Le Reine Elizabeth, est datée du vendredi, soit le 16 octobre, la veille de la mort de Laporte, qui avait été enlevé par la cellule Chénier du FLQ le samedi précédent. Or, depuis 4 h du matin, le 16 octobre, la Loi sur les mesures de guerre était en vigueur, et toute possibilité de négocier avec les ravisseurs était écartée, tant du côté du gouvernement du Québec que de celui d’Ottawa.

Pas d’espoir de négociations

Dans ce contexte, Mme Laporte ne pouvait pas espérer une reprise des négociations, croit Louis Fournier, même si son mari, à travers des lettres à sa femme et à Robert Bourassa, avait envoyé des messages d’espoir pendant sa séquestration. Espérait-elle un ultime sauvetage à travers une intervention de Jean-Noël Lavoie ? De cela, évidemment, elle seule pourrait témoigner.

« Le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ont pris des décisions en fonction de l’avenir et des décisions à long terme qui, sans doute, condamnaient quelqu’un à court terme », disait Jean Laporte, le fils de Françoise e t de Pierre Laporte, en entrevue avec Anne-Marie Dussault à l’émission 24 / 60 à Radio-Canada, plus tôt cette semaine.

« Je dirais plus le mot “sacrifié” pour ce qu’on pourrait dire la bonne cause. […] En affaires, la non-action est une décision. […] La non-action, ou la non-négociation, qui aurait pu mener à sa libération, pour moi, est une décision qui a été prise, disait-il.  Tant que vous négociez, il y a de l’espoir. À partir du moment où il n’y a plus d’espoir, il n’y a plus de négociations »

Pour Louis Fournier, il est exact de dire que Pierre Laporte a été sacrifié par les gouvernements, tout vice-premier ministre du Québec qu’il était.

Le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ont pris des décisions en fonction de l’avenir et des décisions à long terme qui, sans doute, condamnaient quelqu’un à court terme

 

« Le 16 octobre, c’était déjà terminé, dit-il en entrevue.  On savait depuis la veille que la loi s’en venait. L’armée était déjà là depuis le 15 octobre » Les deux gouvernements ensemble, celui de Québec et d’Ottawa, « avaient pris la décision ensemble de ne pas négocier » avec le FLQ. « Le gouvernement a choisi » entre la raison d’État et la négociation pour la libération de Pierre Laporte, dit Louis Fournier.

Mme Laporte n’a pas envoyé cette lettre à Jean-Noël Lavoie avant la mort de Laporte. Elle l’aurait remise à M. Lavoie après la mort de son mari, dans une enveloppe accompagnant la photo officielle de Laporte. C’est d’ailleurs cette photo qui était dans le cercueil de Pierre Laporte, au moment de la cérémonie funèbre.

Mais ce n’est qu’en 2002 que cette lettre a été retrouvée, collée derrière le cadre, sous un papier kraft, par un bénévole de la Société d’histoire et de généalogie de l’île Jésus, derrière la photo de Laporte qui faisait partie des documents légués par M. Lavoie. « C’était deux grands amis, raconte le bénévole Luc Raymond, qui a trouvé l’enveloppe collée derrière la photo de M. Laporte. Lorsque M. Raymond a contacté M. Lavoie, qui a été maire de Chomedey et député de Laval, pour discuter avec lui de l’existence de cette lettre, M. Lavoie lui a dit qu’elle lui rappelait un grand chagrin, et que la Société d’histoire et de généalogie de l’île Jésus pouvait la garder. Il est décédé depuis. »

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3 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 17 octobre 2020 08 h 58

    Si cela avait été M.Cross détenu à St-Hubert et M. Laporte détenu à Montréal, est-ce que les négociations auraient été arrêtées avec le FLQ? Sacrifier un britanique...non certainement pas même pour une cause à long terme.

    • Loraine King - Abonnée 17 octobre 2020 17 h 20

      Les felquistes privilégiaient définitivement tuer et blesser des ouvriers québécois pour servir leur cause. Aux yeux des Québécois d'aujourd'hui ils ne sont plus qu'une petite secrétaire insigniifiante, un commis sans importance...

      En mémoire des travailleurs tués par les terroristes du FLQ:
      Wilfred O'Neil, Walter Leja, Leslie McWilliams, Alfred Pinnish, hold-up dans un magasin d'armes, le gérant, Leslie McWilliams, Thérèse Morin, Robert Dumas, Jeanne d'Arc Saint-Germain.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 octobre 2020 13 h 29

      Vous lisez Lysiane Gagnon madame King. Cette dernière tourne un peu les coins ronds, même si elle a vécu cette période comme journaliste, elle semble se mélanger dans ses notes. Il n'y a pas eu de "hold up" au Centre de Recrutement de l'Armée Canadienne mais une bombe déposée dans un appenti à l'arrière de l'édifice. Le FLQ ne s'attendait pas à faire une victime. C'était une erreur de demander à un artificier de désamorcer ces bombes artisanales et très instables (la mort du jeune Corbo en fait foi) alors qu'il suffisait de les faire exploser comme on a fait par la suite. La mort de messieurs McWilliams et Pinnish fut le fait de l'Armée Révolutionaire du Québec (ARQ) et non du FLQ. Ils furent tués accidentellement dans un échange de tirs avec la police, l'un par l'ARQ et l'autre par un policier. Robert Dumas était un policier qui avait infiltré le Mouvement de Libération du Taxi et a été tué par un garde de sécurité lors de la manif à la Murray Hil.