L'heure juste: faire la paire

Le Dr Horacio Arruda insiste sur le fait qu’il est à l’aise avec les mesures prises jusqu’à présent. «Je ne jouerai pas le jeu du politique si je ne suis pas à l’aise avec la décision», a-t-il dit, prenant à témoin le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le Dr Horacio Arruda insiste sur le fait qu’il est à l’aise avec les mesures prises jusqu’à présent. «Je ne jouerai pas le jeu du politique si je ne suis pas à l’aise avec la décision», a-t-il dit, prenant à témoin le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

« Le jour où ils feront de la bullshit […] le directeur Arruda ne sera pas là parce que le Dr Arruda n’a pas une crédibilité à perdre. » Le directeur national de la santé publique ne pouvait être plus catégorique le 8 octobre dernier quand un journaliste s’est interrogé sur le sort de ses avis.

La question était à prévoir puisqu’un doute flotte dans l’air depuis plusieurs semaines au sujet de ces rapports publics très étroits entre les acteurs politiques et scientifiques responsables de la gestion de la pandémie de COVID-19 au Québec. Le déconfinement et le reconfinement, avec leur lot de règles sanitaires changeantes en fonction de l’évolution des circonstances et des connaissances, ont alimenté le scepticisme quant à certaines décisions prises pour contenir la contagion.

Horacio Arruda en est conscient, mais insiste sur le fait qu’il est à l’aise avec les mesures prises jusqu’à présent. « Je ne jouerai pas le jeu du politique si je ne suis pas à l’aise avec la décision », a-t-il ajouté, prenant à témoin le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. 

La stratégie du gouvernement du Québec durant cette pandémie a été de jumeler les voix des élus et des experts pour porter le message. En Colombie-Britannique, le premier ministre John Horgan s’est au contraire fait très discret, laissant toute la scène à sa populaire cheffe de la santé publique, la Dre Bonnie Henry. En Ontario, en revanche, le premier ministre Doug Ford a pris toute la place, éclipsant son timide médecin en chef David Williams.

Ces choix dépendent souvent de la personnalité des acteurs, note Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de la santé publique. L’idée voulant que cette pandémie ait entraîné une trop grande proximité entre responsables politiques et scientifiques le fait sourire. Ce débat, dit-il, précède la crise sanitaire actuelle. Il est récurrent.

« La réalité est que les dirigeants de la santé publique sont de hauts fonctionnaires qui fournissent les meilleurs avis scientifiques possible aux dirigeants, qui eux sont élus par les citoyens pour prendre des décisions en leur nom. On ne change pas les règles démocratiques parce qu’il y a pandémie. Les experts ne peuvent pas dire tout ce qu’ils veulent en public, mais peuvent le faire en privé sur tout ce qui concerne la santé publique. Les élus, en revanche, doivent prendre en considération d’autres perspectives avant de prendre une décision. Alors oui, ils reçoivent des avis, mais ce qu’ils en font est leur prérogative », explique M. Culbert.

Partir ou limiter les dégâts

Un directeur mécontent aura deux choix, résume-t-il : claquer la porte pour dénoncer les choix du gouvernement ou rester en croyant pouvoir, par sa présence, limiter les dégâts. Ce que l’on voit actuellement à Washington. Mais Ian Culbert pense qu’il vaut mieux, lors d’une pandémie semblable, voir élus et scientifiques côte à côte afin de démontrer que la santé publique et le leadership politique sont unis derrière le message.

Pour les politiciens, les renforts scientifiques étoffent la crédibilité des mesures prises. Deux professeurs de l’École de journalisme et de communication de l’Université Carleton, Joshua Greenberg et Sarah Everts, ont mené une enquête auprès de 2000 Canadiens pour savoir à qui ils faisaient confiance durant cette crise sanitaire. Les directeurs de la santé publique trônaient au sommet, suivis des professionnels de la santé. Étonnamment, les politiciens n’arrivaient pas très loin derrière.

Professeure de didactique des sciences à l’Université Laval, Chantal Pouliot note que la perception que les citoyens ont généralement de la science suppose une séparation du politique. « Dans un contexte de pandémie comme celle-là cependant, la direction de la santé publique devient aussi un poste politique. La science est engagée dans un processus politique, mais peut-on vraiment séparer les deux ? Les recommandations de la Santé publique riment avec contraintes réglementaires, légales, matérielles, ce qui exige une gestion que les élus ont le mandat d’assurer. »

 

Le Dr Arruda a lui-même souligné que la majorité des choix faits ne sont pas le fruit d’une science exacte. Le regard porte au-delà de la santé. « Il faut un juste dosage », dit Ian Culbert, qui décrit la santé publique comme une science et un art. Il ne suffit pas de proposer et d’imposer des mesures sanitaires, il faut aussi s’assurer qu’elles sont respectées, ce qui peut vouloir dire des mesures économiques ou autres. Le but, dit-il, est de persuader les gens à changer de comportement pour le bien commun.

Sinon, on risque un ressac, comme on l’a vécu au début du XXe siècle au Canada lorsque la tuberculose était endémique. Afin de contrer sa propagation endémique, raconte M. Culbert, on isolait les malades dans des sanatoriums. Beaucoup de personnes infectées, craignant de perdre leur gagne-pain, cachaient leur maladie, ce qui a contribué à la contagion. « La santé publique se trouve à l’intersection de la santé et de la politique publique, car elle intervient dans le vrai monde », dit-il.

« Dans le contexte actuel, il est très difficile de séparer en vase clos les expertises scientifique et politique. On peut faire semblant qu’il y a une distinction, mais ce serait une mise à distance artificielle parce que scientifiques et élus n’ont pas le choix de gérer une telle crise ensemble », estime Chantal Pouliot.