Dubé redistribue les rôles en vue d’une éventuelle 2e vague

Les CIUSSS doivent s’occuper du déploiement de cliniques mobiles sur leur territoire, recommande un interne soumis au ministre de la Santé, Christian Dubé, le 23 juin. Mais cela doit être fait «en étroite collaboration» avec la Direction régionale de la santé publique de Montréal, poursuit-on dans le document.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les CIUSSS doivent s’occuper du déploiement de cliniques mobiles sur leur territoire, recommande un interne soumis au ministre de la Santé, Christian Dubé, le 23 juin. Mais cela doit être fait «en étroite collaboration» avec la Direction régionale de la santé publique de Montréal, poursuit-on dans le document.

Plus de 28 656 cas, 3434 décès : la COVID-19 a frappé fort à Montréal, beaucoup plus qu’ailleurs au Québec. Pourquoi ? Dans un récent rapport interne dont Le Devoir a obtenu copie, la nouvelle sous-ministre de la Santé et des Services sociaux fait état de nombreuses lacunes dans la gestion de la crise. Dominique Savoie y fait 24 recommandations, en prévision d’une éventuelle deuxième vague.

Le rapport, soumis au ministre de la Santé, Christian Dubé, le 23 juin, témoigne de divers problèmes de coordination ainsi que de tensions entre les CIUSSS de la région montréalaise, la Direction régionale de santé publique de Montréal et le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Dominique Savoie y indique notamment que « la plupart des p.-d.g. [des CIUSSS de Montréal] ont affirmé que certaines décisions étaient prises par les autorités, sans que quiconque se soit assuré au préalable de la faisabilité de leur application sur le territoire montréalais, et surtout de leurs impacts ».

« Plusieurs difficultés d’arrimage » entre les CIUSSS et la Santé publique ont aussi été relevées sur le terrain, signale-t-on dans le document, intitulé Diagnostic de la coordination des activités de santé publique et de prévention et contrôle des infections lors de la première vague de la pandémie de la COVID-19 à Montréal.

« Les questions des stratégies de dépistage, de la gestion des ressources de santé publique réparties au sein des CIUSSS, de l’opérationnalisation des cliniques mobiles de dépistage, ainsi que du partage des écouvillons en fonction des besoins, ont été particulièrement épineuses et ont généré des pertes d’énergie et de temps », précise-t-on.

Près d’une quarantaine d’intervenants ont été consultés pour la rédaction de ce rapport. Parmi eux, les présidents-directeurs généraux (p.-d.g.) des CIUSSS et des établissements non fusionnés de l’île de Montréal, la Dre Mylène Drouin, directrice régionale de santé publique de Montréal, et des sous-ministres adjoints de la Santé et des Services sociaux, dont le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique.

Départager les responsabilités

Tous s’entendent sur une chose : les responsabilités entre les CIUSSS et la Santé publique doivent être clarifiées. Le sujet suscite « de vives discussions », selon l’autrice du document.

Avec la structure administrative actuelle, la Direction régionale de santé publique de Montréal relève du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, mais dessert les cinq CIUSSS du territoire. La Dre Mylène Drouin ne dirige donc pas l’ensemble du personnel en santé publique de la métropole, ce qui complexifie la coordination du dépistage, entre autres.

La médecin est d’ailleurs « peu impliquée dans les décisions relatives aux activités des centres de dépistage des CIUSSS et autres activités de dépistage sous leur responsabilité », apprend-on dans le rapport.

Les p.-d.g. des CIUSSS estiment « détenir l’expertise pour déployer de façon massive et coordonnée sur leur territoire respectif des activités de dépistage, de vaccination et autres services directs aux citoyens », rapporte Dominique Savoie. « Ils dénoncent un certain manque de coordination de leurs opérations avec celles de la Santé publique, comme les cliniques mobiles de dépistage », ajoute-t-elle.

Le manque criant de main-d’œuvre est aussi au cœur des préoccupations. Au plus fort de la crise, 6450 employés étaient absents du réseau de santé sur l’île de Montréal, en raison de la COVID-19. Or, les CIUSSS ont dû dépêcher des équipes en renfort dans des CHSLD privés et des résidences privées pour aînés (RPA), aux prises avec des éclosions.

À la lumière de ses échanges avec les intervenants, Dominique Savoie conclut qu’il y a un « fort consensus » sur le fait que les régions les moins touchées par la COVID n’ont pas suffisamment contribué pour soutenir la crise montréalaise ». « L’aide est venue trop tard et les ressources [étaient] en nombre nettement insuffisant », ajoute-t-elle.

Les CIUSSS de Montréal doivent néanmoins développer une meilleure connaissance des milieux privés pour aînés de leur territoire, afin de faciliter les opérations lors d’une situation hors de contrôle, estime-t-elle. Leurs liens avec eux avant la pandémie « étaient très limités pour la plupart ».

Invité à réagir aux conclusions du rapport, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a indiqué qu’il « n’est pas question de se mettre la tête dans le sable ». « Une première évidence est la nécessité de mieux arrimer et coordonner la communication, la coordination et la force de frappe de tous les acteurs impliqués au sein du réseau de la santé dans la métropole », dit-il.

À chacun ses forces et ses compétences, affirme le ministre Christian Dubé. « On doit laisser à la Santé publique la gouvernance et la prise de décision scientifique, comme ils sont les experts en santé publique, et on doit laisser aux CISSS et aux CIUSSS la prise en charge des opérations, comme ils sont les experts en logistique. »

Le ministre souligne que des rencontres régulières, voire quotidiennes, ont déjà lieu entre l’instance nationale et les acteurs de la région de Montréal.

Des exemples de recommandations

Le rapport comporte 24 recommandations, dont celles-ci :

Dépistage

Les CIUSSS doivent exclure le personnel en santé publique du délestage, notamment vers les CHSLD. La Direction régionale de santé publique de Montréal doit préparer un plan afin de mobiliser des employés, venant de l’extérieur du réseau de la santé, pour mener des enquêtes épidémiologiques. Elle pourrait faire appel à des firmes de sondage ou à des compagnies d’assurances.

Personnel

Les CIUSSS doivent posséder un plan pour encadrer l’envoi de ressources dans les CHSLD privés et les résidences privées pour aînés aux prises avec des éclosions. Même chose en cas d’échange de ressources entre les régions. Les établissements doivent aussi prévoir une liste de volontaires prêts à prêter main-forte dans leurs installations. L’armée canadienne, appelée en renfort au printemps, peut aussi être une source d’inspiration. Les militaires ont été déployés au sein d’« équipes multidisciplinaires », un modèle qui doit être favorisé dans une éventuelle deuxième vague, souligne le rapport.

Milieux privés pour aînés

Les CIUSSS doivent échanger régulièrement avec les résidences pour aînés et les CHSLD privés présents sur leur territoire. Ils doivent les accompagner dans l’élaboration d’un plan de contingence en cas d’éclosion.

Équipement de protection

En cas de deuxième vague, le ministère de la Santé pourrait devoir rationner les équipements de protection individuelle, comme les masques chirurgicaux et les masques N95. Selon le rapport, le ministre de la Santé et des Services sociaux doit peaufiner son modèle de rationnement en tenant compte du budget de fonctionnement et du nombre de cas de COVID-19, entre autres.


À voir en vidéo

4 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 30 juillet 2020 05 h 35

    Très bien tout ça, mais il manque encore une fois la contribution la plus essentielle ce toutes: ce qu'on appelle vaguement "LE TERRAIN". Il n'y a rien, rien, rien, rien, rien, rien, rien de nouveau dans ce rapport, ni dans les recommandations de Mme Savoie - c'est assuré. Les décisions "des autorités" ont évidemment un impact sur les politiques qui seront appliquées mais la façon de les appliquer, c'est là que se trouve le diable. Depuis toujours. Évitons de le regarder encore une fois, n'est-ce pas, on vit seulement une période exceptionnellement inédite.

    À mesure que les directives descendent la hiérarchie, elles sont déformées et perverties par les intérêts personnels et la gestion de carrière de tout un chacun. Si bien que rendu au niveau du bien nommé "terrain", la notion de service au public est complètement évacuée. Il ne reste QUE les contraintes de "qui doit faire ce que qui dit et qui doit fermer sa grande bouche au nom de la 'loyauté' même si en bout de ligne, c'est anti-productif sinon nuisible". N'importe qui ayant travaillé ne serait-ce qu'une journée dans le réseau de la santé le sait de façon indubitable.

    C'est ainsi qu'alors que l'ex-ministre de la Santé nous disait qu'il n'y avait pas (puis "plus") de pénurie de matériel, on suspendait ou congédiait des employés pour avoir osé utiliser un masque "de procédure" (même pas un précieux N95!) ou simplement raconté dans les médias/réseaux sociaux que la ministre était au mieux, mal informée (inacceptable dans le cas d'une "brillante gestionnaire du réseau de la santé") et au pire, une maususse de menteuse.

    Réduisons ça à un problème de communication entre le grand boss et l'autre grand boss si on veut mais dans ce cas, on n'est pas un ben ben bon ministre (et une encore moins bonne sous-ministre). On est juste le ministre qui suit les autres et qui leur ressemble.

    • Joane Hurens - Abonné 30 juillet 2020 11 h 11

      Dominique Lavoie n’a pas enquêté sur le terrain, là où ça se passe. Rien de surprenant. Elle aurait pu regarder ce qui se fait ailleurs là où on s’est bien sorti avec une population semblable. L’Autriche qui a bien contrôlé la pandémie offre matière à réflexion. Mais les grands commis de l’Etat québécois sont congénitalement allergiques à la décentralisation de la prise de décision sur le terrain.
      Les amiraux ont décidé que les capitaines continueront donc de rester à quai pendant que les équipages affronteront la prochaine tempête en naviguant à vue. Car on n’a rien appris dans le réseau d’en haut. On en a eu un avant-goût à l’Auberge des Trois-Pignons à Beauport ou encore lors du non déploiement des 500 préposés formés par La Croix-Rouge qui attend toujours que le ministère lui donne les assignations vers les établissements qui en avaient un si grand besoin paraît-il. (coût: 40 millions gaspillés). Le ministre Dube aime bien les mots à la mode comme “meilleures pratiques ou agilité”. Il devra bien constater que ces mots ne font pas encore partie du vocabulaire de ceux et celles qui le conseillent.

  • Denis Carrier - Abonné 30 juillet 2020 09 h 19

    Les ratées de la bureaucratie

    Il m’apparait que ce rapport est très superficiel. Il se limite aux rapports (relations) entre les différentes entités se rapportant aux ratées de ces innombrables et parfois innommables structures bureaucratiques. Astérix à trouvé la solution dans ses douze travaux : avez-vous pris connaissance de la copie jaune du rapport no. 1234? La «rat race» qui en suit montre l’inutilité d’un rapport aussi limité. Ce qui relie les pandémies aux grandes villes va bien au-delà des reproches que l’on peut faire aux entités administratives qui, en passant, ont fait de leur mieux.
    Rien dans le rapport selon cet article sur les causes de la première vague de cette (première?) pandémie contemporaine mais uniquement comment on y a réagi. C’est pour cette raison que je le qualifie de superficiel. Le confinement dans des conditions favorisant la transmission à-t-il été traitée? Les nombreux «navires de croisières» que sont les blocs-appartements et les résidences pour personnes âgées avec recirculation d’air saturé de particules fines sur lesquelles le virus fait de l’auto-stop ne semble pas avoir été pris en considération. La transmission par voie aérienne est de plus en plus évidente même à l’extérieur dans les grandes villes où les particules fines y sont abondantes. Les recommandations du rapport devraient en tenir compte. Reconfiner en région, dans la maison dans la prairie, formidable! Reconfiner dans un navire de croisière donne les résultats que l’on connait que ce soit à Wuhan, à Montréal, ou New-York.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 30 juillet 2020 10 h 30

    Ouf!

    Nous l'avons échappée belle. Quand on pense que la directrice de la santé publique de Montréal ralait parce que la pandémie n'était pas gérée à partir de Montréal. C'eût été la catastrophe bien pire que ce que nous avons connu. Imaginez! Nous remettre, tout le Québec, entre les mains de l'incurie metropolitaine. Au moins il aura été possible de sauvegarder passablement la majeure partie du Québec, quoique avec l'invasion des vacanciers, dont massivement du grand Montréal, c'est encore risqué de faire des prédictions.
    On voit bien à quel point les doléances et les prétentions de la Dre Mylene Drouin, outre de constituer un disgracieux croc-en-jambe à ses collègues de la santé publique québécoise, nous auraient plongé dans le marasme.

    Jacques Bordeleau