Québec demande des comptes au MBAM

La ministre Nathalie Roy déplore d’être essentiellement laissée dans le noir depuis le début de la crise révélée par Le Devoir jeudi dernier.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La ministre Nathalie Roy déplore d’être essentiellement laissée dans le noir depuis le début de la crise révélée par Le Devoir jeudi dernier.

La crise interne qui secoue le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) est devenue une crise externe — et de portée internationale, jeudi. Dans ce contexte survolté, la ministre de la Culture a mandaté une firme indépendante pour déterminer s’il y a un « problème de gouvernance » au Musée.

Le congédiement-surprise de Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM, continue ainsi de soulever une vive tempête portée par un débat polarisé : Mme Bondil méritait-elle d’être mise à la porte à cause du « climat de travail toxique » mis au jour au MBAM ? Ou bien le conseil d’administration a-t-il outrepassé son mandat dans ce dossier ?

C’est pour y voir plus clair que la ministre Nathalie Roy a annoncé avoir « pris la décision » de demander à une firme « de faire la lumière, pour voir ce qui s’est passé ». Cela aux frais du gouvernement.

Dans les faits, le MBAM n’étant pas un musée d’État, Québec ne peut imposer un tel processus. Mais le président du conseil d’administration du Musée, Michel de la Chenelière, a rapidement promis « l’entière collaboration [du C.A.] à la ministre et à la firme indépendante » qui sera choisie.

Dans un communiqué diffusé en fin de journée, M. de la Chenelière réitère le fait que le C.A estime que « la décision de mettre fin au contrat de Mme Bondil était la bonne en vertu de notre rôle de fiduciaire. »

La ministre Roy, qui s’était spontanément portée à la défense de Nathalie Bondil la semaine dernière, demande à être convaincue. À la radio de Radio-Canada (elle a refusé nos demandes d’entrevue), Mme Roy faisait remarquer jeudi qu’elle « n’en sait pas vraiment plus » que ce qui a été publié et discuté sur le sujet.

« Nous avons demandé au président du C.A. de nous transmettre la fameuse étude sur laquelle le C.A. se base » pour justifier le congédiement de Mme Bondil — il s’agit d’un diagnostic de climat de travail réalisé début 2020 par une firme indépendante.

« On nous a refusé de voir cette étude, dit-elle. Je suis préoccupée sur la gestion et la gouvernance du Musée et du C.A. Pour le moment, ce que nous avons, ce sont des bribes d’allégations qui proviennent d’un document que [personne] n’a lu. »

Nathalie Roy estime que « quand on donne 16 millions [financement octroyé par Québec cette année], et qu’on demande un document qu’on nous refuse, je pense qu’on peut poser des questions », a-t-elle dit.

La ministre a dans la foulée évoqué la menace de revoir la Loi sur le Musée des beaux-arts de Montréal. Mme Roy estime notamment qu’« il n’y a pratiquement aucune reddition de comptes » qui se fait actuellement au MBAM. Michel de la Chenelière n’a pas répondu à nos demandes d’informations à cet égard.

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Des soutiens

La sortie de Mme Roy s’inscrit dans un feuilleton à chapitres. Le C.A. du MBAM a annoncé lundi le renvoi de Mme Bondil, justifié par son refus de s’attaquer aux problèmes de harcèlement psychologique au Musée.

Mais Mme Bondil conteste cette lecture. Elle affirme que son congédiement tient à ses critiques du processus de sélection qui a mené à l’embauche récente de Mary-Dailey Desmarais — membre d’une famille très influente au MBAM — comme directrice de la conservation.

En coulisses, Nathalie Bondil active tout un réseau d’appuis. Plusieurs personnalités — Denis Coderre, Lorraine Pintal, Monique Jérôme-Forget, Julie Snyder, Louise Harel — ont signé jeudi une lettre saluant son « leadership », demandant son retour, et exigeant le départ de Michel de la Chenelière.

Jeudi, deux publications spécialisées du milieu muséal rapportaient pour leur part de nombreux témoignages de professionnels — français, pour la plupart — outrés du traitement réservé à « une femme remarquable » (d’après la présidente du Palais de Tokyo), qui « suscite l’admiration pour l’œuvre qu’elle a accomplie à Montréal » (selon le président du Château de Fontainebleau). À travers tous les témoignages cités, personne ne glisse mot de la question des relations de travail.

Autre signe des remous que cause le renvoi de Nathalie Bondil : The Art Newspaper rapportait jeudi que le Musée d’Orsay a décidé de suspendre la collaboration prévue avec le MBAM pour une exposition sur Charles Darwin. La directrice du Musée d’Orsay, Laurence des Cars, se dit dans ce texte « choquée » par un congédiement qu’elle juge « absolument inacceptable ».

Le MBAM n’a pas commenté cette information jeudi, et Le Devoir n’a pu confirmer les intentions — ou les explications — du Musée d’Orsay.

Bourgie appuie le C.A.

Les voix qui appuient Nathalie Bondil proviennent pour l’instant toutes de l’externe. À l’intérieur du MBAM, personne ne s’est ouvertement porté à la défense de Nathalie Bondil. Les conservateurs du Musée et le syndicat ont au contraire fait des sorties appuyant indirectement le C.A.

Jeudi, c’est l’influent mécène Pierre Bourgie (dont la famille a financé un pavillon du MBAM) qui a affirmé que « la décision de ne pas renouveler le contrat de Nathalie Bondil s’imposait ».

M. Bourgie, qui n’est pas membre du C.A. du Musée, évoque dans une lettre ouverte la « lente mais constante dégradation du climat de travail » depuis quelques années, et le fait que Mme Bondil n’a « pas su entendre ces voix discordantes que nul pourtant ne pouvait ignorer. […] Aujourd’hui, le mal est fait. Cette crise aurait pu être évitée, mais en la déplaçant sur la place publique pour des raisons personnelles, [Mme Bondil] aura sans doute fragilisé le Musée qui, rappelons-le, doit aussi son succès au soutien de ses bienfaiteurs. »

Ainsi M. Bourgie — comme la Fondation Riopelle avant lui cette semaine — dit-il craindre que la crise ait un effet refroidisseur sur les donateurs et autres partenaires du Musée. « L’argent est frileux, ne l’oublions pas. » 



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