L’INSPQ fait son mea-culpa pour la publication de scénarios sans préavis

En conférence de presse, le premier ministre s’est attelé à dissiper le doute au sujet de l’indépendance de l’INSPQ, avant même que la question ne lui soit posée.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En conférence de presse, le premier ministre s’est attelé à dissiper le doute au sujet de l’indépendance de l’INSPQ, avant même que la question ne lui soit posée.

Le premier ministre François Legault s’est vu contraint lundi de défendre l’indépendance de la Santé publique, deux jours après la publication de scénarios de déconfinement pour Montréal qui ont causé la frustration de son entourage — et qui semblent être le résultat de bêtes « erreurs techniques ».

Stratégie de communication ou comédie d’erreurs ? La diffusion de scénarios inquiétants pour la grande région de Montréal, à 16 h 59 vendredi par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), a eu un effet retentissant.

D’abord sur les titres des journaux, qui ont évoqué le « pire » samedi, à savoir des scénarios de 150 décès quotidiens en juillet, en excluant les CHSLD.

Puis chez les membres de l’entourage du premier ministre, qui n’étaient « pas contents » de voir les manchettes. « Il n’est plus question que ça arrive », a déclaré un proche conseiller de M. Legault. « La prochaine fois, si ça vous va, on pourrait faire un briefing technique », a aussi suggéré le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, en point de presse. L’INSPQ s’est aussi engagée à procéder différemment à l’avenir, en définissant à l’avance le jour et l’heure prévus pour la sortie des données.

La diffusion des scénarios montréalais devait initialement se faire « vendredi au début de l’après-midi », a confié l’épidémiologiste Gaston De Serres au Devoir.

« Il y a eu des problèmes techniques, qui ont retardé ça. […] Quand les choses retardent et que ça finit par sortir en fin d’après-midi, ça a l’air drôle, a-t-il poursuivi. Je pense qu’il n’y avait pas grand monde qui était heureux de ça. »

Il ne faut pas y voir, selon lui, un manque d’indépendance de l’INSPQ. « Sortir les données le vendredi en fin d’après-midi, ça peut facilement donner cette impression-là, et je peux vous dire que ce n’était pas du tout l’intention », a-t-il tout de même reconnu.

M. De Serres est toutefois demeuré vague sur les problèmes techniques, se contentant d’expliquer qu’ils étaient liés à la mise à jour des données.

La prochaine fois, si ça vous va, on pourrait faire un briefing technique

 

Les problèmes techniques s’expliquent par le fait que les équipes d’experts de l’INSPQ, de l’Université Laval, de l’Université McGill et de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS) ont dû réviser et valider les données pour s’assurer de leur exactitude, selon la porte-parole de l’INSPQ, Sybille Jussome. « Le document Stratégies de déconfinement au Québec : projections a été publié aussitôt que la dernière version a répondu aux normes de publication de l’INSPQ », a-t-elle écrit dans un courriel envoyé au Devoir en début de soirée lundi.

Sur la défensive

En conférence de presse, le premier ministre s’est attelé à dissiper le doute au sujet de l’indépendance de l’INSPQ, avant même que la question ne lui soit posée. « Ce n’est pas moi, ce n’est pas le gouvernement qui a décidé de la date et de l’heure de la publication des études », a-t-il affirmé.

Jamais les équipes du premier ministre n’auraient autorisé ce type de publication un vendredi après-midi, a assuré son entourage.

« On n’a pas eu le bon réflexe », a néanmoins reconnu un membre du cabinet du premier ministre. Il a ensuite convenu qu’un membre du gouvernement aurait dû se présenter devant la population, samedi ou dimanche, pour mettre en contexte les chiffres de l’INSPQ.

Selon nos informations, le premier ministre et ses équipes ont pris la décision de reporter la reprise dans la grande région de Montréal en matinée mercredi. Une série de critères — dont la fameuse mesure de transmission, l’indicateur R0 — ont été pris en compte.

Les proches conseillers du premier ministre ont été informés d’une version « préliminaire » de l’étude de l’INSPQ en fin d’après-midi mercredi. Ils n’ont pas cru bon d’aviser le chef du gouvernement, vu la nature encore exploratoire des données.

Selon M. De Serres, celles-ci ont été présentées au ministère de la Santé « en milieu de semaine ».

Quant au Dr Arruda, il a choisi de ne pas évoquer ces scénarios lors de son passage à Montréal, vendredi, de crainte de « rendre les gens nerveux ». « Je ne me suis pas rendu compte que ce schéma, qui représente le pire des scénarios, serait interprété comme l’indication de ce qui allait se produire », a-t-il déclaré en anglais. « Ce n’est que le samedi que j’ai vu que ça avait créé énormément d’inquiétude », a-t-il aussi affirmé en français.

Lundi, 748 nouvelles personnes déclarées positives à la COVID-19 ont été recensées au Québec, ce qui porte le total à 38 469. Pas moins de 1838 personnes étaient hospitalisées lundi, dont 193 dans une unité de soins intensifs.

La « transparence »

« Quand les informations sortent le vendredi après-midi, ce n’est jamais le gage d’un grand rayonnement ou d’une volonté d’une grande diffusion de l’information », a indiqué au Devoir le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé. « Mais bon, c’est peut-être seulement une coïncidence. »

Le professeur de l’Université de Montréal Pierre Fournier, qui a terminé son mandat au conseil d’administration de l’INSPQ il y a une semaine, rappelle que les projections publiées sont une commande du ministère de la Santé. « L’INSPQ ne s’autosaisit pas d’un mandat », a-t-il déclaré dans un entretien avec Le Devoir. Les scientifiques agissent « sans considération politique », a-t-il assuré. Il revient ensuite au gouvernement de « décider » et d’« arbitrer » sur la base des données qui lui sont fournies par les experts.

Un ancien directeur de cabinet de la santé contacté par Le Devoir a quant à lui déclaré que l’INSPQ et le directeur national de santé publique ne sont pas tout à fait indépendants, bien qu’ils jouissent tout de même d’une grande indépendance. Dans l’organigramme du ministère de la Santé, l’INSPQ relève directement de la ministre Danielle McCann. Quant au Dr Horacio Arruda, sous-ministre adjoint, il relève du sous-ministre, Yvan Gendron.

Avec Marie-Eve Cousineau et Marco Bélair-Cirino

Inséparables

François Legault refuse de se séparer du directeur national de santé publique, Horacio Arruda, avec qui il anime les points de presse sur l’avancée de la COVID-19 au Québec depuis le début de l’état d’urgence sanitaire. Le premier ministre a balayé du revers de la main la demande du Parti québécois que les points de presse du gouvernement et de la Santé publique soient tenus de façon distincte. « Il y a une utilité qu’on soit les deux en même temps ici parce que certaines de vos questions, vous le voyez depuis le début, c’est plus à moi d’y répondre, mais il y a d’autres questions qui sont très techniques [et auxquelles peut répondre le Dr Arruda]. Moi, je ne suis pas un médecin, je ne suis pas un spécialiste de la santé publique », a fait valoir M. Legault.
 

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