CHSLD: faire appel aux médecins spécialistes est une mauvaise idée, affirment des experts

L’escouade chargée de faire reculer le coronavirus dans les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), qui est dirigée par le Dr Quoc Dinh Nguyen, est en brouille avec le gouvernement Legault, a appris Le Devoir.

L’appel à l’aide lancé aux membres de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) par le premier ministre, François Legault, mercredi a choqué les membres de ce comité-conseil nommés par les ministres Danielle McCann (Santé) et Marguerite Blais (Aînés) à un point tel que certains craignent d’avoir été enrôlés, sans le savoir, dans une opération de relation publique.

Les sept médecins et l’infirmière ont demandé vendredi au gouvernement de cesser de recourir aux médecins spécialistes pour remédier à la pénurie de personnel dans les CHSLD.

Deux des huit membres du comité ont accepté de se confier au Devoir sous le couvert de l’anonymat parce qu’ils ne sont pas autorisés à parler publiquement. Ils ont tous signé une entente de confidentialité.

« On se demande un peu à quoi on sert. On discute de choses. On a une unanimité sur un sujet. Puis, trois heures plus tard, on entend la conférence de presse et [le gouvernement] annonce quelque chose de complètement différent et on n’a pas été consultés », dit l’un d’eux, après une semaine de rencontres virtuelles quotidiennes.

« On ne nous pose pas de questions précises et on n’a pas l’impression qu’on a une importance très grande dans le processus », renchérit-il.

En une semaine, le comité-conseil a formulé deux recommandations officielles à l’équipe de François Legault : faire le plein d’embauches dans les CHSLD et cesser de dépêcher des médecins spécialistes dans les milieux pour aînés en guerre contre la COVID-19.

Une « mauvaise idée »

Plus de 2000 médecins spécialistes se sont mobilisés pour prêter main-forte aux préposés aux bénéficiaires, infirmières auxiliaires et infirmières dans des CHSLD. « C’est à peu près la pire chose qui peut être faite, mais on n’a pas été consultés du tout, du tout sur ça », dit un membre, craignant que sa réputation ait été écorchée par l’« appel au devoir » adressé aux médecins spécialistes.

« Ce n’est pas efficace un médecin spécialiste pour remplacer des préposés et c’est dangereux », a poursuivi notre deuxième source. Les médecins spécialistes doivent tout apprendre du métier de préposé aux bénéficiaires. En faisant à leur tête, certains d’entre eux pourraient plus nuire qu’aider, dit-elle.

Il y a également des risques réels de rupture de soins due au respect de l’isolement volontaire pour toute personne en contact avec des patients infectés, selon ces membres du comité-conseil Nguyen.

« Ce n’est pas une très bonne utilisation d’une gynécologue de la prendre pour huit heures pour aller donner des soins de base, puis après ça de l’empêcher de faire des accouchements pendant des semaines », a-t-elle déploré en faisant allusion à la présidente de la FMSQ, Diane Francœur.

Vendredi, le premier ministre, François Legault, a minimisé l’impact du retrait préventif de médecins spécialistes. « On ne veut pas prendre de risques. Donc, si ça prend sept jours avant qu’ils puissent recommencer à travailler — le cas de Diane Francœur à Sainte-Justine —, bien, ça prendra sept jours. Si ce n’est pas nécessaire parce qu’ils ont fait bien attention, bien là, on va se servir de notre jugement », a-t-il déclaré en conférence de presse.

Nos deux sources appellent le gouvernement Legault à mettre les bouchées doubles afin d’embaucher du personnel pour faire l’entretien ménager, ce qui libérera des préposés aux bénéficiaires et des infirmières qui finissent par s’en charger.

L’une de nos sources reconnaît que le gouvernement doit prendre des décisions rapidement en raison de la crise sanitaire. Vu la liste de personnes décédées qui s’allonge, elle propose la désignation d’un médecin gériatre au sein de la cellule de crise, aux côtés du directeur national de la santé publique, Horacio Arruda.

Le chef d’escouade, Quoc Dinh Nguyen, s’est fait peu loquace vendredi. « Pour l’heure, je crois essentiel de se centrer sur ce qu’il y a à accomplir, c’est-à-dire réduire la progression de la COVID dans les milieux de vie aînés. Bien que je [fasse partie] des impatients, car urgence il y a, il faut donner la chance au coureur, pour se donner la chance de réussir collectivement », a-t-il répondu au Devoir.

Assis entre les ministres McCann et Blais, l’épidémiologiste spécialisé en vieillissement avait plus d’une idée, il y a une semaine, pour stopper la progression du coronavirus dans les CHSLD : « Réorganiser le travail et les procédures de soins pour diminuer le nombre de contacts », « mettre en place une équipe d’experts en épidémiologie pour faire des investigations ciblées dans les milieux de vie touchés par le virus », entre autres choses.

À voir en vidéo

11 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 18 avril 2020 07 h 24

    Confidentialité

    Deux médecins du comité bavassent anonymement après avoir signé une entente de confidentialité. Bravo!

    Jacques Bordeleau

    • Gilles Gagné - Abonné 19 avril 2020 14 h 32

      Soutenir l'Omerta n'est pas une solution démocratique!

  • Richard Desjardins - Inscrit 18 avril 2020 08 h 44

    UN SYSTÈME DÉFAILLANT À RÉPARER

    Quand comprendra-t-on que le système de santé avec des murs et des chasse gardées ne peut plus fonctionner ainsi, ni au niveau des ressources humaines, ni au niveau des coûts, et ni au niveau de la structure et de l'organisation des soins.

    -Quand pour un poste de gestion tels l'accueil et l'inscription des patients, on exige une infirmière, est-ce nécessaire à 100 %, ou un commis pourrait-il faire ce travail et au besoin référer à une infirmière.
    -Quand un patient mentionne à un préposé qu'il a de la douleur, pourquoi ne suffirait-il pas que le préposé le rapporte à l'infirmière de garde qui vérifiera les détails par intercom, plutôt que d'exiger que le patient sonne la cloche, et que l'infirmière se déplace. Ces préposés sont-ils si imbéciles qu'une infirmière ne pourrait pas demander de distribuer les médicaments à quelques patients, à sa place.
    -Quand on demande à un préposé de changer des culottes d'incontinence à un rythme effarant, et qu'on lui enlève ce rôle "d'ami" compatissant qui prend le temps d'écouter et de partager leur souffrance, on lui enlève toute la dimension humaine et valorisante de son travail; alors pourquoi voudrait-on devenir préposé dans un tel contexte? On sait aujourd'hui que la façon dont le patient se sentira traité (comme un numéro, ou comme une personne qu'on écoute et de qui on se préoccupe) aura un impact psychologique direct sur son rétablissement physique.
    -Quand une infirmière a un moment de libre (OK, c'est rare actuellement...) pourquoi ne pourrait-elle pas changer une culotte d'incontinence pour aider le préposé qui serait débordé. Le patient n'aurait-il pas l'impression qu'on le considère comme une personne plutôt que comme un morceau de viande que l'on nettoie.
    -Quand les médecins les plus humanistes s'offrent à participer aux soins en cas d'urgence, et que le comité ci-haut mentionné déblatère sur eux, il faudrait peut-être qu'ils réalisent que ces personnes ne sont pas des imbéciles et que s'ils s'offrent, c'est qu'

    • Christian Labrie - Abonné 18 avril 2020 12 h 25

      Pour avoir déjà travailler dans un CHSLD, je peux affirmer qu'un préposé a tout à fait le droit de dire à l'infirmière qu'un patient a de la douleur, sans que le patient doive obligatoirement sonner la cloche. Il peut y avoir des situations ou des milieux où c'est, par contre, pas mal plus effica de sonner la cloche. Ça se rend plus vite au poste de l'infirmière.

  • Yves Corbeil - Inscrit 18 avril 2020 09 h 32

    J'ai seulement une question

    Qui est-ce qui a pris la décision au sujet des compétences inéfficace de la docteur Liu au Québec.

    https://en.wikipedia.org/wiki/Joanne_Liu

    Il a fallu que Mme McCann intervienne hier pour quelle soit embauché après combien de semaines sur la liste d'attente parce qu'un deux de pique a mis en doute ses compétences en épidiomologie québécoise.

    Je me garderais une petite gène, les anonymes.

  • Yves Corbeil - Inscrit 18 avril 2020 09 h 44

    Une autre pour vous

    Ça prends combien de temps pour former un concierge afin qu'il ne se contamine pas et surtout qu'il ne contamine personne autour de lui dans le millieu de travail puis dans la population à la fin de son shift quand y va arrêté au IGA pour acheter son souper ou son déjeuner si il est sur le shift de nuit.

    Vous devez tenir compte de tout le personnel sur le carreau avant de me donné votre réponse puis pas le moindre non plus, l'état d'épuisement de ceux en place depuis le début de la crise. Moi, les gérants de bowling, j'ai toujours eu de la misère avec ça et ou j'ai travaillé ça foissonnait ces dernières années de nouveaux qui nous arrivait avec leurs livres d'école, leurs tablettes pis leurs connaissances informatiques qui donnaient des beaux tableaux pour expliquer qu'on va livré en retard mais qu'ils avaient préparé le plan B en préparant le plan A.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 18 avril 2020 10 h 31

    éviter l'angélisme

    Évidemment que le gouvernement fait des relations publiques, et cela dès le début de cette crise. Et les médecins pratiquent cet art à outrance eux aussi, y compris lorsque des membres du comité (sans doute des médecins spécialistes eux-mêmes) parlent anonymement au Devoir.
    J'imagine que, momentanément, c'est bon pour le moral de la population de penser qu'on fait affaire à des anges, mais dans la réalité concrète le système de soins ne repose pas sur des êtres surnaturels. On y constate de la pleutrerie, de l'héroïsme, de bonnes idées, des idioties, de la générosité et de l'égoïsme, même dans ces temps troubles.
    Il y a aussi un détestable concours de popularité qui se joue, qui est souvent la finalité cachée derrière les beaux discours.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 18 avril 2020 14 h 51

      Oui, et qui mène le bal?