Le scénario pour le Québec serait plus allemand qu’italien

Le pic de la pandémie de coronavirus au Québec devrait se produire vers le 18 avril, et les deux scénarios dévoilés par le gouvernement mardi prévoient que le nombre de morts pourrait se situer entre 1263 et 8860 personnes au 30 avril si l’on se fie à l’expérience de l’Allemagne et de l’Italie. Ces scénarios optimistes et pessimistes ont été élaborés à partir des données issues de ces pays européens. Ils ne contiennent toutefois aucune projection sur l’évolution de la pandémie en sol québécois.

« On vous donne la réalité d’où on est maintenant, puis on vous donne la meilleure indication; donc, d’où est-ce qu’on pense qu’on sera jusqu’au 30 avril », a expliqué le conseiller médical stratégique à la Direction de la santé publique, Richard Massé. On vous la donne, cette projection-là, mais on se refuse à donner un chiffre parce que d’abord on est plus prudent que ça […]. Puis d’autre part, bien, ce n’est pas de la divination. »

Le Québec, qui comptait 150 morts de la COVID-19 mardi, se rapprocherait davantage du scénario optimiste que du scénario pessimiste. « Si vous regardez puis vous la faites, la courbe, vous-mêmes, vous allez voir qu’on ne se comportera pas comme l’Italie », a précisé M. Massé.

 

 

« Je ne voudrais pas alarmer les personnes avec le scénario pessimiste, avait mis en garde le premier ministre, François Legault, quelques heures plus tôt. Vous allez voir, évidemment, quand on regarde le nombre de décès prévus, ça peut être inquiétant. » Il avait invité les Québécois à continuer de respecter les mesures de distanciation sociale et d’éloignement physique, et de se laver les mains.

Le pic de la pandémie risque donc de survenir entre le 15 et le 20 avril, soit environ deux semaines avant le retour prévu des élèves en classe et la réouverture possible des commerces le 4 mai. M. Massé n’a pas voulu s’avancer sur ce que le gouvernement prévoit au-delà de cette date. « Ce n’est pas à moi d’annoncer ces choses-là, mais je pense que la chose qui serait normale, c’est de desserrer [les mesures] progressivement et, à ce moment-là, d’ajuster parce qu’il va continuer d’y avoir la présence du coronavirus dans la population pour un long moment », a-t-il dit en ajoutant que cette présence « devrait diminuer de façon significative au cours des prochaines semaines » et des prochains mois si les Québécois continuent de suivre les mesures du gouvernement.

Hausse importante

Le nombre de cas d’infection au coronavirus pourrait plus que doubler en vertu du scénario optimiste et se situer à 29 212 le 30 avril. Le scénario pessimiste prévoit plutôt 59 845 cas. Cette fois, les données optimistes proviennent du Portugal, tandis que les prévisions pessimistes continuent de reprendre les chiffres italiens. Le Québec rapportait 9340 cas déclarés mardi, un nombre qui dépasse quelque peu le scénario optimiste portugais qui a deux semaines d’avance. « Peut-être qu’on a été chanceux parce qu’on a eu les premiers cas un peu après les autres », a souligné M. Massé en précisant que le Québec a pu « voir venir les choses ».

Le scénario pessimiste est d’ailleurs utilisé pour prévoir le pire et s’assurer que les ressources hospitalières soient disponibles. « On s’assure d’avoir le maximum de places pour qu’on soit prêts à subir une vague, s’il y en a une, a indiqué le sous-ministre au ministère de la Santé et des Services sociaux, Yvan Gendron. Et comme on a peu de temps pour réagir, bien, il faut se préparer d’avance. » Au plus fort de la pandémie, le nombre d’hospitalisations pourrait dépasser 1400 selon le scénario optimiste portugais ou dépasser 3000 en vertu des données pessimistes italiennes.

 
65%
C’est le pourcentage de décès qui sont survenus dans des résidences pour personnes âgées et des CHSLD. Le contrôle de la pandémie dans ces lieux demeure un « défi », a reconnu Québec.

Mais pourquoi avoir choisi deux pays différents pour élaborer les scénarios optimistes ? « Il y a plusieurs pays qui sont dans le groupe des meilleurs, a précisé M. Massé. On a pris le Portugal et on a pris l’Allemagne parce que l’Allemagne avait vraiment de bons résultats pour les décès. Il y a beaucoup de choses qui sont proches de nous au Portugal. » Il a donné en exemple les centres urbains importants, le nombre important de voyageurs, le fait que ce pays soit adjacent à l’Espagne — une zone de transmission importante comme New York l’est pour le Québec — et la qualité des services de santé de première ligne.

Contrairement à l’Ontario, le gouvernement québécois a refusé de faire des projections étalées sur une longue période. « Si vous voulez aller dans six mois ou dans un an, on n’a pas les données actuellement pour avoir cette perspective-là, sans aller dans quelque chose qui pourrait ressembler à l’astrologie », a expliqué M. Massé en reprenant les mots prononcés la veille par M. Arruda.

Le directeur national de santé publique n’avait pas caché sa réticence la veille à dévoiler les scénarios sur lesquels il s’appuie pour faire ses recommandations au gouvernement. « Quand on parle à nos experts, personne n’a le goût de présenter des scénarios […] parce que les projections au-delà du 30 avril, là, il n’y a personne qui veut jouer à JoJo Savard », avait-il dit en faisant référence à la célèbre astrologue québécoise. Il aurait préféré attendre une semaine avant d’avoir à dévoiler les prévisions de la Santé publique.

Le gouvernement du Québec promet toutefois que les scénarios seront mis à jour chaque semaine. Les Québécois devraient donc en savoir davantage sur ce qui pourrait survenir au-delà du 4 mai dans un avenir assez proche.

LES SCÉNARIOS

Optimiste

1263 Le nombre estimé de décès en date du 30 avril

1404 Le nombre d’hospitalisations au point culminant de la pandémie de COVID-19

Pessimiste

8860 Le nombre estimé de décès en date du 30 avril

3018 Le nombre d’hospitalisations au point culminant de la pandémie de COVID-19

EN RÉSUMÉ

Du renfort pour les aînés

Même s’il a assuré ne pas avoir « sous-estimé l’entrée du virus » dans les ressources pour aînés, le premier ministre, François Legault, a dit avoir l’intention de prendre « les grands moyens » pour protéger les personnes âgées. Il entend envoyer, dans les résidences, des médecins et des infirmières qui travaillent dans les hôpitaux. Il a par ailleurs reconnu que la rotation de personnel dans de nombreux établissements a pu contribuer à la propagation du virus.


« C’est encourageant »

Le chef du gouvernement s’est dit encouragé de constater que le nombre d’hospitalisations et les admissions aux soins intensifs avaient ralenti. « C’est encourageant : on est en train d’atteindre, bientôt, le fameux sommet », a-t-il déclaré. Reste que le mois d’avril sera déterminant et que « la bataille n’est pas gagnée ». François Legault a aussi affirmé qu’il valait mieux être « prudent quand on regarde seulement les hospitalisations », puisque plusieurs personnes touchées par le virus sont gardées en CHSLD pour y recevoir des soins.


Pas de recommandation sur le port du masque

Québec n’a pas l’intention de demander aux citoyens de porter des masques, comme l’a fait la santé publique du Canada. D’abord, les stocks « sont serrés dans les hôpitaux ». Ensuite, François Legault craint que certaines personnes soient tentées de cesser de s’isoler puisqu’elles ont recours au masque.

Méthodologie

Pour faire leur analyse, les fonctionnaires du ministère de la Santé et des Services sociaux ont utilisé les données empiriques pour l’Italie, le Portugal et l’Allemagne colligées par l’université américaine Johns Hopkins. Comme la date du début de la pandémie diffère d’un endroit à l’autre, les données de chacun de ces pays ont été ramenées à un « Jour 0 » pour fin de comparaison. Ce « Jour 0 » correspond au moment où une dizaine de cas de la COVID-19 ont été détectés sur leur territoire. Au Québec, ce moment est le 12 mars.
2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 8 avril 2020 08 h 00

    Et le taux d'immunisation ?

    Si je comprend bien, ce qui est susceptible de mettre un frein à une pandémie (comme à une épidémie) c'est le taux d'immunisation de la population. C'est ce que les vaccins peuvent accomplir ou encore ceux qui guérissent de la maladie et qui deviennent immunisés. Quand le taux d'immunisation de la population est assez élevé, le virus n'est plus capable de trouver d'hôtes et la pandémie se résorbe.

    La Suède estime que le taux d'immunisation se situerait autour de 60%, c'est-à-dire que si environ 60% de la population a guéri de la maladie, le taux d'immunisation est suffisamment élevé pour qu'elle se résorbe. Sinon, la pandémie peut durer très longtemps, car le virus trouve suffisamment d'hôtes pour se propager.

    En conséquence, quand on « aplati » la courbe, on réduit la vitesse où on atteint le taux d'immunisation et on rallonge la durée de la pandémie. En retour, on réduit significativement la pression sur les services de santé et on n'a pas à « trier » entre ceux qui reçoivent des soins et ceux qu'on doit abandonner. Il va sans dire que la capacité du système de santé entre en jeu : si la capacité est réduite, par exemple à cause de coupures et « d'austérité », on doit encore plus aplatir la courbe et rallonger le temps d'immunisation, donc le temps de confinement et de mesures extraordinaires. Par contre, si on avait un vaccin, alors le taux d'immunisation serait atteint aussitôt que la majorité de la population serait vaccinée.

    Je serais curieux de savoir où se logent les experts québécois en matière d'immunisation.

  • Jean-Paul Picard - Abonné 8 avril 2020 12 h 14

    Comparaison entre Allemagne, Italie et Québec; graphique à repenser en profondeur

    Le graphique présenté ici met dans le même pannier l'Allemagne (83 millions d'habitants), l'Italie (60 millions) et le Québec (8,4 millions) .
    Démontrer que le Québec a un total de décès plus près de l'Allemagne que de l'Italie, c'est vrai mais en même temps, ça ne veut rien dire. Sinon que le Québec est plus petit que l'Allemagne!

    Si on veut comparer, il faut utiliser une base commune, soit: le taux de décès Covid par millier de cityoyens.
    Et il faut aussi une unité de temps commune et comparable; ex: échelle de temps fondée sur le nombre de jours après le 100ème cas déclaré.

    Les mauvaises maths conduisent à de mauvaises décisions... et à de vrais illusions.