Désaccord sur les frontières entre Legault et Trudeau

Des voyageurs à l’aéroport Montréal-Trudeau, vendredi
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Des voyageurs à l’aéroport Montréal-Trudeau, vendredi

Faut-il réduire le nombre de touristes qui arrivent dans les aéroports du pays ? Québec et Ottawa ne s’entendent toujours pas. Alors que François Legault presse le gouvernement fédéral d’agir en ce sens, Justin Trudeau répond que, pour l’heure, il n’est pas question de fermer les frontières.

« Ce n’est pas une bonne idée de continuer de recevoir des touristes étrangers au Canada », a réitéré dimanche le premier ministre Legault lors de son point de presse quotidien, à Québec.

Sans plus attendre, Québec dépêchera des représentants de la sécurité publique à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau et y installera des affiches de sensibilisation.

Visiblement, les discussions avec le chef du gouvernement canadien ne se passent pas comme le souhaiterait M. Legault. « Je pense qu’il [Justin Trudeau] est en train de réfléchir, de consulter les gens autour de lui, là, mais… bon », a lâché M. Legault.

Il a rappelé que sa volonté de fermer les frontières aux touristes avait obtenu l’appui des trois partis d’opposition. Il n’a pas pu en dire autant à propos de ses homologues des provinces. « Il y a des discussions, il y a des discussions », a-t-il déclaré.

Justin Trudeau a plutôt plaidé l’importance de garder les frontières ouvertes pour assurer la livraison de médicaments et de nourriture. « Ça, je suis d’accord avec lui », a commencé le premier ministre du Québec. « Mais des touristes étrangers, moi, je pense que ce n’est pas une bonne idée. »

 

En entrevue au réseau TVA, M. Trudeau a rappelé qu’il valait mieux « s’ancrer dans la science et les recommandations de santé publique » avant de prendre ce genre de décision. Les États-Unis et l’Italie ont fermé leurs frontières pour contenir la pandémie, et « ça n’a pas fonctionné », a-t-il souligné. « Il y a eu des hausses des virus. »

Le Canada a plutôt choisi de faire « des suivis directs avec les voyageurs ». « Mais je vous rassure, il n’y a rien qui est écarté comme possibilités », a-t-il ajouté, promettant « plus de mesures » à venir.

Aéroports

 

MM. Trudeau et Legault s’entendent en revanche sur un autre point : les Canadiens à l’étranger doivent rentrer au pays, et rapidement. Car il risque d’y avoir de moins en moins de vols commerciaux dans les prochains jours.

Plus facile à dire qu’à faire, ont répliqué les voyageurs. Non seulement les vols sont-ils hors de prix, mais les procédures pour modifier des billets sont fastidieuses, voire vaines, ont-ils déploré.

Et c’est sans compter la « passivité » qui règne dans les aéroports du pays. « J’ai l’impression que ça ne bouge pas assez. On est encore en mode réactif plutôt que préventif », confie au Devoir un agent des services frontaliers de l’aéroport Pearson de Toronto, sous le couvert de l’anonymat.

Plusieurs vacanciers ont décidé de suivre la recommandation de rentrer au pays. Le volume de voyageurs est en train de bondir à Toronto, rapporte celui qui cumule déjà des heures supplémentaires.

Parmi ces gens, beaucoup reviennent des États-Unis, de France ou d’Espagne. Autant de pays frappés de plein fouet par le coronavirus. Or, l’accueil douanier n’a toujours pas été resserré, comme ce fut le cas pour les citoyens de retour de Chine, d’Iran ou d’Italie.

« On vérifie les déclarations, on essaie aussi de voir si ces gens présentent des symptômes de la maladie… mais c’est pas mal tout. On ne prend pas la température des gens », explique l’agent des services frontaliers, tout en concédant que la situation évolue rapidement.

Autre exemple d’incohérence, reprend l’agent : le cas de Sophie Grégoire Trudeau. L’épouse du premier ministre a contracté la COVID-19 au Royaume-Uni. « Pourtant, on ne pose pas plus de questions aux voyageurs qui reviennent de là. »

Critiques de l’opposition

Toujours sur les ondes de TVA, Justin Trudeau a reconnu que certains voyageurs avaient pu trouver « qu’on ne leur a pas posé assez de questions » à leur retour au pays. Sauf qu’« il faut aussi s’assurer que nos experts en santé publique se concentrent là où ils peuvent faire le plus de bien, et ce n’est pas nécessairement dans nos aéroports », a-t-il souligné.

À Ottawa, le Bloc québécois et le Parti conservateur ont réclamé un contrôle plus étroit — voire la fermeture, dans le second cas — des frontières canadiennes. Le Bloc a en outre demandé que tous les employés de l’Agence des services frontaliers reçoivent des équipements de protection et des tests de détection, en plus d’être formés pour déceler les possibles porteurs du virus.

Samedi soir, Le Devoir a constaté le peu de mesures prises pour vérifier l’état de santé des voyageurs à leur arrivée à l’aéroport Montréal-Trudeau. Ces derniers devaient seulement préciser s’ils avaient transité par la région chinoise de Wuhan, l’Iran ou l’Italie. La question leur était d’ailleurs posée sur un écran tactile que certains voyageurs anxieux nettoyaient avec une lingette antibactérienne avant d’y apposer leur doigt.

« Il y a des choses [comme ces bornes] qui sont sous la responsabilité » du fédéral, a réagi dimanche la ministre de la Santé québécoise, Danielle McCann.

Casse-tête

 

Plusieurs Québécois actuellement à l’étranger critiquent la manière dont Québec et Ottawa leur ont recommandé de rentrer au pays dès que possible. C’est le cas de Jean-Pierre Caron, un retraité de Sainte-Foy installé à La Peñita de Jaltemba, au Mexique.

Lui-même compte rester là-bas pendant encore un moment, y bénéficiant d’un pied-à-terre, mais il a récemment aidé une voisine (une dame originaire de Moncton) à trouver un vol de retour. Elle a payé 800 $. « C’est le prix d’un aller-retour ! » s’insurge-t-il.

Jean-Pierre Caron accuse les compagnies aériennes telles qu’Air Canada et Air Transat de faire preuve, dans le contexte, d’un « opportunisme déplacé ». En plus d’être difficilement joignables, manifestement submergées.

Cette flambée des prix, Hamza Abouelouafaa l’a aussi constatée. En voyage au Pérou, cet éditeur numérique de 33 ans comptait mettre fin à son périple et suivre la recommandation de rentrer au Canada. Après s’être heurté au casse-tête de changer la date de son billet de retour, quitte à dénicher un autre billet, il a changé d’avis. Prix astronomiques, sites Web récalcitrants… Il a aussi appelé Air Canada et Expedia (avec qui il avait acheté les billets), en vain.

M. Abouelouafaa a pu trouver quelques options — « autour de 700 $» —, mais elles impliquaient une escale au Mexique ou aux États-Unis. « J’avais peur de m’y retrouver coincé », dit-il, faisant référence à une fermeture éventuelle des frontières et aux scènes chaotiques dans des aéroports américains publiés sur les réseaux sociaux.

Selon lui, des solutions auraient été les bienvenues avec l’appel des gouvernements : faire intervenir les ambassades ou proposer aux vacanciers une aide financière, par exemple. Autrement, juge-t-il, cet appel a surtout créé « un sentiment d’urgence et de panique ».

Hamza Abouelouafaa compte donc attendre le 22 mars prochain, date initiale de son retour à Montréal. Et, d’ici là, tenter de « relaxer » le plus possible.

Avec Dave Noël et La Presse canadienne

À voir en vidéo