Le gouvernement Legault fait face à sa plus grande épreuve

Jeudi, le premier ministre François Legault (au centre) a promis de s’adresser à la nation québécoise tous les jours afin de dresser le bilan de la riposte gouvernementale au coronavirus.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Jeudi, le premier ministre François Legault (au centre) a promis de s’adresser à la nation québécoise tous les jours afin de dresser le bilan de la riposte gouvernementale au coronavirus.

Le premier ministre François Legault est sur le pied de guerre. Pour cause, la lutte contre le coronavirus constitue le grand test de son mandat, est d’avis sa garde rapprochée.

Lucien Bouchard a fait face à la crise du verglas, Bernard Landry a été happé par le 11 Septembre, Pauline Marois a été aux prises avec l’accident ferroviaire de Lac-Mégantic, Philippe Couillard a connu l’attentat à la grande mosquée de Québec. Moins de deux ans après avoir pris les commandes de l’État, François Legault est, lui, confronté à une crise sanitaire sans précédent. « Il s’agit d’un test majeur de la capacité de l’État à gérer une situation hors-norme », convient-on dans l’édifice Honoré-Mercier, où le bureau du chef de gouvernement se trouve.

Pourtant, lundi, peu de personnes prédisaient l’ampleur des mesures prises par le gouvernement pour stopper la propagation de la COVID-19, à commencer par la fermeture des services de garde, des écoles primaires et secondaires, des collèges et des universités pour deux semaines et l’annulation des événements auxquels 250 personnes ou plus sont attendues.

En début de semaine, François Legault jouait l’apaisement, laissant la ministre de Santé, Danielle McCann, et au directeur national de santé publique, Horacio Arruda, faire le point sur l’avancement du coronavirus en sol québécois.

La COVID-19 n’était pas parvenue non plus à voler la vedette au ministre des Finances, Eric Girard. Mardi, il a dévoilé le Budget 2020-2021 devant quelque 1300 personnes confinées dans le Centre des congrès de Québec, puis à l’Assemblée nationale. « Nous sommes prêts à y faire face, grâce à la solidité de nos finances publiques et des fondamentaux de notre économie », a assuré le « pragmatique » M. Girard, avant d’ajouter : « Nous avons confiance en l’avenir. »

Mais mercredi, la décision de l’Organisation mondiale de la santé de qualifier de « pandémie » la COVID-19 et un nouvel état de situation du directeur national de santé publique a tout changé, à commencer par l’état d’esprit de l’équipe de François Legault.

Un sentiment de panique a gagné la colline Parlementaire. La présence de journalistes revenant de l’étranger dans les couloirs de l’Hôtel du Parlement en indisposait tout à coup plus d’un. Les mêlées de presse, durant lesquels des élus, des reporters, des vidéastes et des photographes sont collés comme des sardines, se sont faites de plus en plus rares.

L’attaché de presse Ewan Sauves, qui se trouve habituellement aux côtés de M. Legault lors de ses sorties médiatiques, brillait par son absence. De retour de la Californie, il s’est astreint à travailler de la maison. Plusieurs autres employés politiques l’ont imité.

François Legault s’est alors avancé au-devant de la scène ordonnant aux membres de son gouvernement de se mettre en ordre de bataille. « On a fait table rase de tout le reste », confie un membre de son entourage.

Le dévoilement de la Politique-cadre d’électrification et de lutte contre les changements climatiques, qui était réclamée par des centaines de milliers de manifestants pour le climat en septembre dernier, risque d’être repoussé.

M. Girard a annulé le discours qu’il devait prononcer devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain au lendemain du dépôt de son second budget, rompant ainsi avec une longue tradition.

« On est “groundé” au Québec », a lâché le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon.

Le modèle Bouchard

Jeudi, M. Legault a promis de s’adresser à la nation québécoise tous les jours afin de dresser le bilan de la riposte gouvernementale au coronavirus. « Je suis convaincu qu’on est capables, tous ensemble, de passer au travers de cette épreuve », a-t-il déclaré, entouré de Mme McCann et de M. Arruda, dont le franc-parler est apprécié par la population... pour l’instant du moins.

Les sorties médiatiques quotidiennes de M. Legault, qui seront à coup sûr télédiffusées en direct sur les réseaux d’information continue, deviendront sans aucun doute un rendez-vous comme celles de son prédécesseur Lucien Bouchard l’ont été au pire de la crise du verglas, il y a 22 ans.

D’ailleurs, la gestion des événements dus à l’effondrement du réseau d’électricité par Lucien Bouchard constitue un modèle à suivre pour M. Legault. « Dans le manuel d’instructions [de la fonction de premier ministre], c’est à la première page », dit un des proches conseillers.

En lieu et place des allocutions devant le logo d’Hydro-Québec où s’installaient en pleine crise du verglas le grand patron André Caillé, en col roulé, et M. Bouchard, les conférences de presse derrière le bureau de bois massif de la salle Evelyn-Dumas de l’Assemblée nationale pourraient devenir le symbole de cette crise du coronavirus.

Pendant le verglas de 1998, M. Bouchard « avait décidé lui-même d’être en avant de la parade, d’informer, de rassurer, de montrer qu’on était en contrôle de la situation », souligne le gestionnaire de crise Richard Thibault. « Je pense que ça avait été beaucoup apprécié. Alors on a un précédent au Québec. Cette crise-là, du verglas, on en parle encore comme d’une crise bien gérée », remarque-t-il.

Le choix de M. Legault de s’adresser aux Québécois quotidiennement, du même endroit, relève d’un souci de « cohérence » selon Éric Gamache, autrefois au Parti québécois et désormais vice-président à l’agence de relations publiques TACT. « [Il veut probablement] pouvoir assurer une continuité dans la communication, créer cette habitude, ce rendez-vous quotidien, comme on l’a connu à l’époque avec la crise du verglas. Et la situation actuelle est tellement inhabituelle, tellement inusitée qu’elle commande ce type de choix stratégique », croit-il.

En 25 ans de métier, M. Gamache dit n’avoir jamais connu une situation aussi insolite ; qui « évolue aussi rapidement, qui nécessite une prise en charge extraordinaire aussi rapide et de manière aussi soutenue ». Le Québec a bien sûr connu les inondations au Saguenay, le verglas, l’accident de Lac-Mégantic et d’autres catastrophes, mais tous ces événements avaient des limites géographiques, souligne-t-il.

La nature de la crise du coronavirus limite aussi le premier ministre dans ses actions. Pas de visites « sur le terrain » en soutien à des sinistrés. Pas d’images chaleureuses comme celle de Pauline Marois attrapant la main de la mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy-Laroche. C’est plutôt « en agissant comme il le fait » que le premier ministre Legault « démontre qu’il n’est pas sur les lignes de côté », observe M. Thibault. « Je pense que c’est une initiative qui [risque de] donner plus de succès à cette lutte-là, dans laquelle on s’embarque, déclare-t-il. Quand le signal vient de la plus haute autorité du Québec […], que la directive vienne du premier ministre lui-même, ça lui donne un poids encore plus important. »

Un air de panique

Une « présence forte » du premier ministre est « importante » durant les « épreuves », « les moments d’angoisse collective », afin de diriger une « opération de mobilisation de la société », souligne un conseiller du premier ministre, entre deux rencontres. « La voix du “PM” porte. Ce n’est pas juste de la communication. La situation nécessite un leadership fort », réitère-t-il.

En l’absence du premier ministre fédéral, Justin Trudeau, dont la lutte contre la COVID-19 est à la fois une affaire familiale et d’État, tous les regards sont tournés vers François Legault.

Plusieurs travailleurs se sont emparés des propos du premier ministre québécois pour confronter leur employeur sur les mesures prises ― trop timides, selon eux ― pour diminuer les risques de contagion dans leur lieu de travail, a constaté Le Devoir.

La portée de la voix du premier ministre a toutefois ses limites. M. Legault a promis que le Québec ne fera pas face à une pénurie de biens essentiels. « C’est important que les gens ne s’inquiètent pas. Les épiceries vont continuer d’être approvisionnées, les camionneurs, qui font un travail extraordinaire d’ailleurs, vont continuer de livrer la marchandise », a-t-il affirmé à la presse vendredi midi. Pourtant, au même moment, des milliers de personnes prenaient d’assaut des supermarchés aux quatre coins du Québec afin de faire des provisions. La police a été appelée en renfort par quelques détaillants pour calmer les esprits de clients paniqués.

Raté gouvernemental

La gestion de la crise connaît déjà un raté, se désole l’équipe de François Legault. En effet, l’engorgement de la ligne Info-Santé (811) puis de la ligne coronavirus (1 877 644-4545) est une source d’embarras pour le gouvernement caquiste. « On n’est quand même pas un pays du tiers-monde. On devrait avoir, technologiquement, des capacités d’avoir des numéros qui fonctionnent, et là, on me dit que ça ne marche pas », a déploré un courriériste parlementaire vendredi. Sur la sellette, la ministre McCann a promis de remédier à la situation dans la journée. Les partis d’opposition gardent l’oeil ouvert. La presse et la population aussi.