Les promesses brisées aux enfants de la DPJ

Les manquements soulignés dans le rapport portent atteinte aux droits de ces enfants, selon la Commission.
Photo: iStock Les manquements soulignés dans le rapport portent atteinte aux droits de ces enfants, selon la Commission.

La réforme du système de la santé pilotée par Gaétan Barrette n’a pas rempli ses promesses en matière de protection de la jeunesse, selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). Après cinq ans, l’accès aux services pose toujours problème, et les organismes impliqués dans les interventions ont toujours autant de mal à collaborer malgré le regroupement des établissements.

« La commission constate malheureusement que la réforme de 2015 n’a pas atteint ses objectifs pour l’instant », a déclaré jeudi en conférence de presse le président de la CDPDJ, Philippe-André Tessier. Son allocution suivait le dépôt à l’Assemblée nationale d’un rapport de son organisme montrant que les services offerts aux enfants les plus vulnérables du Québec ne se sont pas améliorés, et qu’ils se sont même détériorés dans certains cas. Ces manquements portent atteinte aux droits de ces enfants.

Les auteurs du rapport soulignent notamment qu’entre 2012-2015 et 2015-2018, le nombre de dossiers en attente d’être confiés pour évaluation à un intervenant d’une Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a augmenté de 28 %, malgré une hausse des signalements retenus de 10 %. Par ailleurs, en 2018-2019, le délai moyen avant le début de l’évaluation était de 26 jours, alors que les normes ministérielles sont de 12 jours. Le délai moyen s’est donc allongé par rapport à la période 2012-2018, quand sa durée moyenne s’élevait à 18 jours.

Les intervenants sentent que leur charge de travail a augmenté depuis les fusions

L’étirement des délais a des conséquences très concrètes, insistent les auteurs. Dans certains cas présentés dans le rapport, les enfants visés par un signalement ont subi de la négligence pendant des mois ou sont même décédés avant que leur état ne soit évalué.

La CDPDJ ne soutient pas qu’il y a une relation de cause à effet entre la réforme Barrette et l’allongement des délais, mais souligne que ladite réforme ne les a pas résorbés. Cependant, l’organisme a recueilli l’avis de 559 intervenants sociaux qui, eux, associent directement la loi de l’ancien ministre libéral à une détérioration de leurs conditions de travail qui mène à une dégradation des services rendus.

« Les intervenants sentent que leur charge de travail a augmenté depuis les fusions, a expliqué aux journalistes Suzanne Arpin, vice-présidente, responsable du mandat jeunesse de la CDPDJ. Plusieurs indiquent être inquiets des services qu’ils rendent aux enfants. » Les intervenants interrogés ont également noté que les gestionnaires sont moins disponibles et possèdent parfois moins d’expérience en protection de la jeunesse depuis les fusions.

Les auteurs du rapport soulignent aussi que la collaboration entre les centres jeunesse et les organismes issus des fusions (CISSS / CIUSSS) fait toujours défaut, même si les centres jeunesse en font désormais partie. De graves répercussions en découlent, a souligné Mme Arpin. « Nous avons eu des dossiers où un CLSC a refusé d’offrir des services à un enfant parce qu’il était en attente d’une évaluation du DPJ. Cette situation retarde l’accès aux services pour ces enfants. »

Réactions à Québec

L’architecte de la réforme du système de la santé amorcée en 2015, Gaétan Barrette, ne conteste pas les observations réalisées par la CDPDJ. Toutefois, il tient à mettre les choses en perspective. « La commission a constaté qu’il y avait plein de problèmes qui duraient depuis longtemps. Et c’est vrai que les objectifs visés par la réforme n’ont pas été atteints. Mais je ne suis pas surpris de ce commentaire, parce que, pour atteindre les objectifs de la réforme — je l’ai toujours dit — ça prenait deux mandats », fait-il valoir en entrevue téléphonique.

« Je n’ai pas de critique à faire sur les constats, poursuit-il, mais je ne pense pas qu’on puisse faire un lien de cause à effet puisque la situation d’aujourd’hui était tout aussi présente dans le passé. » L’ancien ministre souligne qu’une vague d’embauche (notamment de travailleurs sociaux) dans un éventuel second mandat aurait amélioré l’accès aux services de protection de la jeunesse.

Du côté du gouvernement, on indique travailler afin que « les DPJ puissent poursuivre leur mission le plus efficacement possible ». « Nous avons pris connaissance du rapport et, avant même les recommandations de la CDPDJ, nous avons posé des gestes, notamment en ce qui a trait aux standards de pratique qui sont déjà en révision », a écrit dans un courriel l’attachée de presse du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

Dans l’opposition, le nouveau rapport a ressuscité les critiques envers la réforme Barrette.

« Ça fait longtemps qu’on sait que la réforme a été désastreuse pour le système de santé. Avec la création des CISSS et CIUSSS, la DPJ est devenue l’enfant pauvre du système », a déclaré par voie de communiqué Sol Zanetti, responsable en matière de santé pour Québec solidaire.

« Ce sont des constats évidemment très douloureux, mais pas surprenants, a réagi en entretien téléphonique la députée péquiste Véronique Hivon. C’était écrit dans le ciel, avec la réforme Barrette, que les services jeunesse écoperaient à plusieurs égards. »

Depuis 2007, la CDPDJ doit faire tous les cinq ans un rapport sur la mise en oeuvre de la loi sur la protection de la jeunesse et, s’il y a lieu, sur les manières de l’améliorer. Pour cette édition 2020, plus de 900 personnes du milieu ont été consultées lors d’entretien ou grâce à des sondages. Le rapport de 105 pages a été déposé en pleine Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Avec Jean-François Nadeau


 
3 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 février 2020 00 h 21

    Enfant pauvre

    «la DPJ est devenue l’enfant pauvre du système»

    Quelle analogie pertinente pour un organisme qui travaille surtout auprès des enfants pauvres!

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 21 février 2020 10 h 35

    Le concept du meilleur interêt de l'enfant est baffoué à tout les niveaux et pas juste chez les enfants abusés.
    Nous n'avons pas au Qc la culture de la protection de l'enfance, une mentalité qui date des pensionnats, des abus des prètes pédophiles et de " l'élevage à coup de pied au cul" de nos babyboomers, qui ont été plus souvent qu'autrement abandonnés à eux même dans de dur condition par leur parent et le système pendant 2 décennies vraiment sombre niveau petite enfance.

    Aujourd'hui ces mêmes babyboomers n'aident pas la cause, sortit d'affaire, ils ridiculisent les "enfants rois" car aimés, dorlotés et protégés des injustices par des parents aimants qui enfin réalisent leur rôle, protéger leur enfant!!
    Finalement il y a toujours plus important à protéger que nos enfants: l'économie, le droit des parents, les droits religieux, les droits des différent intervenants en éducation et de la petite enfance ect...
    Facile mais honteux de se prioriser face à des gens sans défense, c'est une plaie.

    J'envie les animaux de ferme quand je vois la rage des Vegans..pourquoi les enfants abusés n'ont pas droit à un tel intéret, où sont les lobbys, les défenseurs du droit des enfants, que fait notre
    "Intelligentsia" au Qc?
    Finalement les enfant, vous pouvez bien prendre un numéro, mais à la grandeur que vous avez, on vous dépassera sans scrupule.
    Oui vous direz que c'est partout sur terre, mais je suis Québécoise et c'est un phénomène indigne de notre nation.

  • Patrick Daganaud - Abonné 21 février 2020 12 h 11

    La complémentarité des réseaux et la tenue des plans de services

    D'abord, notifions que la complémentarité des réseaux est problématique depuis les années 70...50 ans!
    Le problème n'est donc pas nouveau et l'Entente de complémentarité de 2003 ou 2004 n'y a pas changé grand'chose.

    Ensuite, soulignons la piètre qualité de la gestion, la coordination et de la tenue des plans de services dans les deux réseaux (scolaire et services sociaux) qui résulte du débordement de la charge de travail des gens du terrain et des stratégies de camouflage et de retardement des situations urgentes et problématiques par les gestionnaires.
    C'est devenu une culture du faire-semblant.
    Le scolaire n'a, à cet égard, de leçons à donner à personne car, après les années 70 d'intégration sauvage, depuis les années 90, il fonctionne avec sa version économe du modèle de l'Iowa qui est un retardateur structurel des interventions spécialisées.

    Dans le domaine de la santé, les délais d'accès aux évaluations spécialisées et aux interventions professionnelles qui les suivraient ajoutent leurs poids sur la vulnérabilité en détériorant les conditions initiales...