Québec pourrait couper les vivres à la FFQ

La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard

La Fédération des femmes du Québec (FFQ) s’est dissociée mardi du discours de sa présidente Gabrielle Bouchard, dont l’appel à une discussion sur « l’abolition » et « l’interdiction » des relations de couple hétérosexuelles pourrait mettre en péril le financement de son organisation.

En entrevue au Devoir, le ministre du Travail, Jean Boulet, a dit réévaluer l’accès au financement de la FFQ, dont la présidente a tenu à son avis des propos « inacceptables et déraisonnables ». Son ministère finance la FFQ à hauteur de 120 000 $ par année.

Au vu des propos « extrêmement préoccupants » de Gabrielle Bouchard et de l’importance qu’il accorde à « l’égalité entre les hommes et les femmes », le ministre a dit estimer que la situation « requérait de [sa] part un examen du respect des critères donnant accès à ce financement ».

 

Sur ses pages Twitter et Facebook, Gabrielle Bouchard a écrit que « les relations de couple hétérosexuel sont vraiment violentes ». « En plus, la grande majorité sont des relations basées sur la religion. Il est peut-être temps d’avoir une conversation sur leur interdiction et abolition », a-t-elle suggéré.

Dans les sept tweets qu’elle a envoyés par la suite, elle a défendu son point de vue en soulignant en outre que « les féminicides [sont] un enjeu à prendre au sérieux ».

« Les statistiques sont quand même claires que les femmes sont tuées en grande majorité dans un contexte de relations intimes avec un partenaire masculin. On devrait pouvoir discuter de toutes les solutions, non ? », a-t-elle avancé.

Des excuses à la télé

Gabrielle Bouchard n’a pas répondu aux demandes d’entrevue du Devoir, préférant les plateaux de télévision, sur lesquels elle s’est excusée en fin de journée. Elle a qualifié le tweet qu’elle a envoyé en matinée d’« extrêmement maladroit » et dit avoir essayé de faire preuve de sarcasme.

La FFQ a refusé de s’entretenir avec Le Devoir. Dans une courte déclaration, elle a pris ses distances de sa présidente. « Ce matin, un tweet et un message Facebook sur les comptes personnels de la présidente de la FFQ, Mme Gabrielle Bouchard, ont suscité à juste titre beaucoup de réactions. Mme Bouchard s’en est excusée publiquement et a reconnu la maladresse de ses propos », a écrit la fédération. Elle a ajouté que ni la FFQ, ni son conseil d’administration, ni ses membres n’endossaient les propos de sa présidente, « qui ont été émis en son nom propre ».

En juin, Gabrielle Bouchard avait justifié un autre tweet — dans lequel elle suggérait de « discuter de la vasectomie obligatoire à 18 ans » — en disant avoir agi par « frustration ». La FFQ avait aussi souligné que la publication avait été faite sur les comptes personnels de sa présidente, sans s’en dissocier cette fois.

Pour Jean Boulet, les excuses de Gabrielle Bouchard constituent un « facteur atténuant » dans l’évaluation du dossier de la FFQ. Mais il restera difficile pour Gabrielle Bouchard de se « dissocier de son statut » de présidente de la FFQ, même si ses publications ont été faites sur ses pages personnelles. « Tu ne peux pas être un ministre ou un président d’entreprise, tenir des propos qui sont inacceptables et dire que tu le fais en ton nom personnel », a déclaré le ministre du Travail.

Les relations de couple hétérosexuel sont vraiment violentes. En plus, la grande majorité sont des relations basées sur la religion. Il est peut-être temps d’avoir une conversation sur leur interdiction et abolition

Rabrouée par la classe politique

La ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, a dit des interventions de Gabrielle Bouchard qu’elles étaient « inacceptables » et ne faisaient « pas avancer les choses ». Sa prédecesseure Hélène David a rappelé l’époque « inclusive » de la FFQ ; celle de La marche du pain et des roses organisée en 1995 par sa soeur, Françoise, alors présidente de l’organisation féministe. « Je pense que ce genre de tweet, de déclaration, fait en sorte que la majorité des femmes peut se sentir plus exclue », s’est-elle désolée. Françoise David a réservé ses commentaires, disant estimer qu’il « revient à la FFQ de prendre sa décision ».

L’élue solidaire Manon Massé s’en est elle aussi remise à la FFQ afin qu’elle juge des tactiques de sa présidente. Elle a rappelé qu’à l’époque où elle militait à la fédération, « on était plutôt dans des stratégies larges de marches mondiales ». « Mobiliser la planète entière pour lutter versus faire un genre de tweet comme celui-là, c’est très différent », a-t-elle illustré.

La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) a souligné qu’il semblait y avoir une « confusion » dans la pensée de Gabrielle Bouchard entre le sexe et la prostitution, comme si cette dernière avait voulu « tourner en dérision la position de ceux qui veulent abolir la prostitution », a déclaré Jennie-Laure Sully. En novembre 2018, la CLES a quitté la FFQ, dont la vision de « l’agentivité » des travailleuses du sexe n’était pas compatible avec sa mission de contrer l’exploitation sexuelle.

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