Percer le mystère des enfants autochtones disparus

L’ex-commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) Michèle Audette. L’ENFFADA a recensé dans son rapport les histoires d’une quinzaine d’enfants et de bébés autochtones qui ont été déclarés — parfois à tort — morts ou disparus après avoir été envoyés dans des hôpitaux.
Photo: David Lipnowski La Presse canadienne L’ex-commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) Michèle Audette. L’ENFFADA a recensé dans son rapport les histoires d’une quinzaine d’enfants et de bébés autochtones qui ont été déclarés — parfois à tort — morts ou disparus après avoir été envoyés dans des hôpitaux.

Québec a employé une mesure d’exception pour accompagner les familles autochtones à la recherche d’un enfant disparu. Il a amendé son projet de loi sur la pharmacie afin d’y ajouter une disposition prévoyant que « le ministre de la Justice assiste et guide » ces familles dans leurs quêtes, a constaté Le Devoir.

Le gouvernement Legault donne ainsi suite à une recommandation de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA). Celle-ci demandait à Québec « de remettre aux familles autochtones toutes les informations dont il dispose concernant les enfants qui leur ont été enlevés suite à une admission dans un hôpital ou tout autre centre de santé au Québec ».

L’ENFFADA a recensé dans son rapport les histoires d’une quinzaine d’enfants et de bébés autochtones qui ont été déclarés — parfois à tort — morts ou disparus après avoir été envoyés dans des hôpitaux sans que leurs parents ne puissent les accompagner, entre les années 1950 et 1970. Les enfants dont il est question, parfois des nouveau-nés, ont été transférés hors de leurs communautés pour être traités pour des pneumonies, un bras cassé ou un autre problème de santé. À leurs parents, les autorités religieuses ou de santé ont ensuite annoncé leur mort ou leur disparition, sans explications supplémentaires — et même parfois avec la photo d’un cercueil fermé en guise de preuve.

Or, le portrait dressé par l’ENFFADA est loin d’être complet, au regard du travail effectué par le vice-chef de la communauté attikamek de Manawan, Sipi Flamand, et son collègue Pierre-Paul Niquay, lui même en quête des dossiers médicaux de ses deux frères aînés, disparus il y a 60 ans. « Il y a 18 familles qui sont touchées à Manawan. Dans l’ensemble de la nation attikamek, il y a autour de 45 enfants disparus », a déclaré Sipi Flamand au Devoir. « Ils n’ont jamais eu d’information. Certains disent qu’on leur avait dit que leur enfant était décédé, et ils n’ont jamais pu le voir. C’est horrible. »

Par volonté d’agir vite, sans trop bousculer le programme législatif, Québec a utilisé une voie législative surprenante — en combinant la pharmacie et les enfants disparus — pour inscrire sa volonté d’aider les familles dans leurs recherches.

Or, la vitesse avec laquelle il travaille inquiète l’ex-commissaire de l’ENFFADA Michèle Audette, qui salue néanmoins le « guts » du gouvernement dans ce dossier. Elle craint que des familles, qui se sont fait dire qu’un de leurs proches était disparu ou décédé, ne sachent jamais que des rapports médicaux existent au sujet de l’enfant qu’ils croient perdu. Elle est aussi préoccupée par la réaction des familles qui pourraient se voir confirmer le pire. « Je cogne où, une fois que j’ai appris la mauvaise nouvelle ? Qui va m’expliquer […] ce qui est arrivé à mon enfant ? », demande-t-elle.

L’intention derrière le projet de loi est « honorable », a aussi souligné Sipi Flamand. Mais sa portée est trop restrictive à son avis. « Les familles ici […] ont demandé d’avoir accès aux archives des congrégations religieuses », a-t-il déclaré, en rappelant que celles-ci ont été « très présentes » dans les communautés autochtones.

Et puis il y a les dates. Les dispositions du projet de loi sont limitées aux cas d’enfants admis dans un établissement de santé entre 1950 et 1989. « Dans les années 1940 et 1950, les femmes étaient invitées à accoucher dans les centres hospitaliers. Et certaines d’entre elles, c’est là qu’elles se sont fait enlever leurs enfants », a raconté M. Flamand.

Au secrétariat aux Affaires autochtones, l’attachée politique Jennifer O’Bomsawin promet néanmoins de ne pas en rester là. « Cette initiative est la première, d’autres suivront », a-t-elle annoncé.

Donner l’accès aux familles

Pour faciliter l’accès aux dossiers médicaux des disparus, Québec souhaite permettre aux « membre[s] de la famille immédiate » d’obtenir le dossier de l’établissement où leur proche a été envoyé. La famille devra en outre « faire état de circonstances qui suggèrent que cet enfant est disparu ou est décédé […] alors qu’il était admis en établissement ».

Dès l’adoption du projet de loi, qui devrait être imminente vu son cheminement à l’Assemblée nationale, les familles auront cinq ans pour transmettre leurs demandes d’accompagnement au ministère de la Justice. Ce délai pourra cependant être allongé par le gouvernement, « s’il l’estime nécessaire ».

Entre-temps, Québec devra s’assurer de bien informer les familles autochtones des nouvelles dispositions en vigueur, en plus de mettre sur pied un « soutien psychosocial culturellement adapté », a insisté Michèle Audette.

D’autant que l’éprouvante quête d’informations peut se terminer dans un cul-de-sac, rappelle la directrice générale de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, Nancy Roy. « Des fois, on n’arrivera pas à trouver les traces de la personne disparue ou du bébé disparu », a rappelé celle qui a accompagné des familles attikameks dans leurs recherches.

À son avis, Québec essaie de « donner des réponses » aux familles autochtones éprouvées. « Mais est-ce que ça va être satisfaisant ? », a-t-elle demandé. « Je ne suis pas certaine. Parce que les dossiers, les archives, même si on donne accès, ils sont souvent vides », s’est-elle désolée.


 
3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 24 janvier 2020 06 h 53

    peut être sera-t-il temps que l'ont le reconnaisse

    n'est ce pas la preuve que notre culture est différente

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 janvier 2020 08 h 28

    Tragédie autochtone

    Cela fait partie du système complexe et génocidaire des gouvernements qui visait à l'éradication des nations autochtones et on voit que cela est tout à fait récent. Une des difficultés pour retracer ces enfants c'est leur identification. Il arrivait que leurs noms soient difficile à écrire et, encore plus, à prononcer et on a même affublé certains enfants de noms de la société dominante pour rendre les choses plus « faciles » pour les autorités, les coupant définitement de leurs familles.

    Le système visait aussi à séparer les enfants de leurs familles autochtones et à partir du moment où on ne savait pas trop que quel enfant ou de quelle famille il s'agissait, voire de quelle communauté il ou elle venait, on les oubliait dans le système d'adoption général. En fait on voulait extirper l'Indien de l'enfant, tout comme le mandat des infâmes pensionnats et, en le faisant adopter par une famille de la société dominante, on voulait s'assurer de « blanchir » l'enfant, de lui faire perdre son identité autochtone.

    Le moins que le gouvernement peut faire maintenant, c'est d'aider les familles à retrouver les traces de leurs enfants, de leurs frères, de leurs sœurs, etc. C'est un petit geste car le colonialisme est bien vivant au Canada et sans une volonté réelle de décolonisation, aucune réconciliation ne sera possible.

  • tristan gagnon - Inscrit 24 janvier 2020 23 h 38

    décolonisation rtreconciliation possibles au Canada

    A mon humble avis, les seuls individus propres â faire et à pouvoir réussir cela, ce sont les autochtones eux-mêmes. Gagnon Tristan