Charest et Bibeau, les rois du financement

L’enquête Mâchurer colle à la peau de l’ancien premier ministre Jean Charest, lui qui songe à un retour en politique active et qui pourrait donc entrer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’enquête Mâchurer colle à la peau de l’ancien premier ministre Jean Charest, lui qui songe à un retour en politique active et qui pourrait donc entrer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada.

Dans des documents judiciaires dévoilés jeudi au sujet de pratiques de financement par l’ex-collecteur de fonds du Parti libéral du Québec (PLQ) Marc Bibeau, des policiers de la Sûreté du Québec pointent l’ex-premier ministre Jean Charest comme l’une des « personnes impliquées » dans une affaire criminelle.

Il existe des « motifs raisonnables » de croire que des infractions au Code criminel — corruption de fonctionnaire judiciaire, fraude envers le gouvernement, entrepreneur qui souscrit à une caisse électorale et abus de confiance — ont été perpétrées par des figures importantes du PLQ, soutient le sergent-enquêteur David Ouellet de la Sûreté du Québec dans une dénonciation obtenue par un consortium formé de La Presse, The Gazette et Québecor, au terme d’un long bras de fer juridique avec Marc Bibeau.

« Parmi les personnes impliquées » : Marc Bibeau, Jean Charest, ainsi que l’ex-directrice du financement Violette Trépanier et l’ex-organisateur du PLQ Pierre Bibeau.

Ces soupçons policiers n’ont jamais été validés par les tribunaux.

Marc Bibeau s’est opposé fermement à la divulgation de ces mandats, demandés dans le cadre de l’enquête Mâchurer. Il a mené son combat jusqu’à la Cour suprême afin qu’ils demeurent sous scellés. En refusant d’entendre la cause de l’ex-argentier libéral jeudi, le plus haut tribunal du pays a levé l’ordonnance de non-publication sur ces documents.

Aucune des personnes visées par les mandats liés à l’enquête Mâchurer n’a fait l’objet d’accusations à ce jour.

Jeudi, l’avocat de Marc Bibeau, Léon H. Moubayed a transmis une déclaration aux médias, dans laquelle il écrit que son client « tient à réaffirmer son intégrité et maintient qu’il continuera à faire valoir ses droits ». « Son engagement politique s’est toujours fait librement, bénévolement, par conviction personnelle et en conformité avec les lois », a-t-il ajouté.

Un rôle de premier plan

 

Les policiers affectés à l’enquête Mâchurer cherchaient à mettre la main sur toute documentation sur les efforts de financement que le PLQ avait déployés auprès « de grandes entreprises du Québec » entre 1998 et 2012. Ils s’intéressaient aussi à l’octroi de contrats par l’État québécois et à des nominations à des conseils d’administration de sociétés d’État.

Les témoins rencontrés par les policiers ont identifié M. Charest comme un acteur clé dans le financement du PLQ, et ce, dès son arrivée en 1998. « Les agendas de M. Charest, lorsqu’il était à l’opposition, démontrent qu’il est très impliqué en matière de financement. Plusieurs inscriptions de financement sectoriel [une pratique illégale], en compagnie de Marc Bibeau, y sont relatées », lit-on dans le résumé des faits du sergent-enquêteur.

Sous l’impulsion de M. Charest, « la mentalité en matière de financement politique a complètement changé » au PLQ, fait remarquer M. Ouellet. « Le Parti était plus axé sur le financement. L’arrivée de Marc Bibeau à titre d’argentier du parti s’est faite au même moment. »

« Comme des frères »

Les témoignages contenus dans les déclarations assermentées sont formels quant aux liens unissant Marc Bibeau et M. Charest : ils sont « très près », « comme des frères », souvent ensemble publiquement, au point où Marc Bibeau se serait présenté comme un « conseiller du premier ministre », brandissant même une carte professionnelle assortie du logo du gouvernement du Québec, selon un témoin.

Les témoignages recueillis par les policiers viennent aussi de l’intérieur : l’ancien député libéral Bernard Brodeur a dit de Marc Bibeau qu’il était « la personne qui avait le plus d’influence auprès du premier ministre M. Charest ». « À le voir toujours au cabinet du premier ministre, à le voir toujours graviter dans les couloirs du parlement, démontre toute son importance. D’autant plus que ces endroits sont à accès très limités », a-t-il rapporté.

MM. Charest et Bibeau s’affichaient ensemble dans des activités de collecte de fonds organisées dans des firmes de génie-conseil ou d’avocats. Après sa victoire électorale de 2003, M. Charest aurait pris part à des « cocktails » au domicile de Marc Bibeau dans l’ouest de l’île de Montréal, en compagnie de contributeurs à la caisse électorale du PLQ. « Il y avait beaucoup de gens d’affaires. L’activité était pour remercier les gens qui avaient apporté des contributions », a dit l’ex-vice-président de SNC-Lavalin Pierre Anctil aux forces policières. Des députés libéraux auraient aussi été présents.

Coudées franches à Bibeau

Les propos de la quinzaine de témoins cités dans les déclarations assermentées laissent croire que M. Charest a donné les coudées franches à Marc Bibeau. L’« argentier » n’a pourtant jamais travaillé officiellement pour le PLQ ou l’État québécois.

À ceux qu’il sollicitait pour obtenir du financement, Marc Bibeau aurait fait valoir sa capacité d’influencer l’octroi de contrats d’Hydro-Québec, ou encore les décisions ministérielles au sujet du prolongement du métro vers Laval. Hydro-Québec a encore une fois démenti ces informations avec force jeudi.

Les documents judiciaires jettent aussi un nouvel éclairage sur le système de prête-noms qu’auraient échafaudé les firmes d’ingénierie et de construction « to be in the team », comme l’a résumé Giuseppe Borsellino, de Garnier Construction. Le modus operandi, décrit par plusieurs témoins, aurait consisté à rembourser les contributions ; cela se serait notamment fait chez SNC-Lavalin au moyen de primes qui correspondaient « environ au double du don pour contrer l’imposition ». Au sein de cette entreprise, les dons annuels au PLQ auraient été d’environ 90 000 $ par année, mais ce montant serait passé à 175 000 $ après l’arrivée de Riadh Ben Aissa comme vice-président en 2009. Décrit comme une « police d’assurance » par l’un des témoins, le financement au PLQ aurait été perçu comme un « devoir ». Paul Lafleur, de la firme de génie BPR, l’a résumé ainsi aux policiers : « il n’aurait jamais voulu prendre le risque de ne plus financer le PLQ ».

Silence chez les libéraux

 

Les instances libérales se sont enfermées dans le silence jeudi, en raison de la « judiciarisation du dossier ». M. Charest n’a pas répondu aux multiples appels du Devoir. L’ex-ministre libéral Jacques Dupuis, nommé dans les documents comme un intermédiaire entre Marc Bibeau et un cadre d’une firme de génie, a dit vouloir « réserver ses commentaires » au réseau RDI, où il collabore régulièrement. L’aspirante cheffe libérale Dominique Anglade est aussi restée muette, tandis que son rival, Alexandre Cusson, a déclaré par l’entremise de sa porte-parole que cette situation ne le concernait « en rien » puisqu’il est question « d’une autre époque et d’un autre chef ».

Parmi les partis d’opposition, seul Québec solidaire a fourni une réaction, parlant d’une « bonne nouvelle » permettant de répondre à la « soif de transparence et de justice » du public.

L’ex-entrepreneur Lino Zambito a affirmé avoir déjà « dit ce qu’il avait à dire » sur ce sujet. « Il y a des politiciens qui devraient peut-être réagir », a-t-il néanmoins déclaré, en faisant référence à ceux qui ont exprimé leur appui à la candidature éventuelle de M. Charest à la chefferie du Parti conservateur du Canada.

La saga en quatre dates

14 novembre 2013

L'Unité permanente anticorruption (UPAC) effectue des perquisitions dans des entreprises appartenant à l'homme d'affaires Marc Bibeau, dont Schokbéton.


7 avril 2014

Témoignage à huis clos de Marc Bibeau à la Commission Charbonneau chargée d'enquêter sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction.


24 avril 2017

Le Journal de Montréal révèle que Bibeau et l’ancien premier ministre Jean Charest ont été sous surveillance policière jusqu'en 2016.


16 janvier 2020

La Cour suprême rejette la demande d’ordonnance de non-publication de Marc Bibeau concernant des documents judiciaires liés aux perquisitions de l'UPAC réalisées en 2016.



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